Dicken sursauta.
— De l’herpès ? Personne ne nous en avait parlé.
— Je vous l’ai dit : c’est horrible.
De l’herpès… Voilà qui bouleversait toute l’interprétation du phénomène. Comment le fœtus avait-il pu contracter cet herpès alors qu’il était protégé par la matrice ? En règle générale, c’est lors de l’accouchement que l’herpès se transmet de la mère à l’enfant.
Dicken n’avait pas la tête à ce qu’il faisait.
Le docteur Denby passa devant la porte, leur lança un sourire, puis fit demi-tour et glissa la tête par l’entrebâillement. C’était un spécialiste des bactéries, un petit homme chauve au visage de chérubin, vêtu d’une chemise mauve et d’une cravate rouge.
— Jane ? Vous saviez qu’ils avaient bloqué la cafétéria de l’extérieur ? Salut, Christopher.
— Je l’ai entendu dire. C’est impressionnant.
— Et maintenant ils mijotent autre chose. Vous voulez voir ?
— Pas si c’est violent, répondit Jane en frissonnant.
— C’est parce que c’est non violent que c’est terrifiant. Ils manœuvrent dans un silence absolu ! Comme à la parade, mais sans fanfare.
Dicken les accompagna, gagnant le hall du bâtiment en empruntant un ascenseur et une volée de marches. D’autres médecins et fonctionnaires curieux étaient déjà massés devant l’exposition permanente décrivant l’histoire du CDC. Dehors, la masse des manifestants se déplaçait dans un ordre parfait. Les meneurs communiquaient leurs ordres dans des mégaphones.
Un garde contemplait la scène d’un air mauvais, les poings sur les hanches.
— Regardez-moi ça !
— Quoi donc ? demanda Jane.
— Ils séparent les filles des garçons. La ségrégation sexuelle en marche, commenta-t-il d’un air mystifié.
Les banderoles étaient nettement visibles depuis le hall, et toutes les caméras étaient braquées sur elles. La brise agita l’une d’elles, permettant à Dicken de déchiffrer le slogan qui y était inscrit : VOLONTAIRES, SÉPAREZ-VOUS. SAUVEZ UN ENFANT.
En moins de quelques minutes, la foule s’était divisée en deux, évoquant la mer Rouge face à Moïse, les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre. Les femmes avaient l’air déterminées. Les hommes semblaient sombres et honteux.
— Seigneur ! marmonna le garde. Ils veulent que je quitte ma femme ?
Dicken était sonné. Il retourna dans son bureau pour appeler Bethesda. Augustine n’était pas encore arrivé. Kaye Lang se trouvait au centre clinique Magnuson.
La secrétaire d’Augustine ajouta que plusieurs milliers de manifestants avaient envahi le campus du NIH.
— Allumez votre télé, dit-elle. Ils défilent dans tout le pays.
47.
Augustine fit le tour du campus par Old Georgetown Road, empruntant ensuite Lincoln Street pour se rendre dans un parking temporaire proche du QG de la Brigade. Celui-ci avait été déplacé quinze jours plus tôt à la demande de la ministre de la Santé. Les manifestants devaient l’ignorer, car ils s’étaient rassemblés autour de l’ancien QG et du bâtiment 10.
Augustine se dirigea vers l’entrée d’un pas vif, sans prendre le temps d’apprécier la chaleur du soleil. Des policiers affectés au campus discutaient à voix basse avec des vigiles nouvellement embauchés. Ils surveillaient des petits groupes de manifestants qui se trouvaient à quelques centaines de mètres de là.
— Ne vous inquiétez pas, Mr. Augustine, lui dit le chef de la sécurité du bâtiment en contrôlant son passe. La garde nationale arrive cet après-midi.
— Génial.
Augustine rentra le menton et appuya sur le bouton de l’ascenseur. Dans les nouveaux bureaux, trois de ses assistants et sa secrétaire personnelle, Mrs. Florence Leighton, une matrone d’une redoutable efficacité, s’efforçaient de rétablir la liaison informatique avec le reste du campus.
— Que se passe-t-il, un sabotage ? s’enquit Augustine d’une voix menaçante.
— Non, dit Mrs. Leighton en lui tendant une liasse de sorties d’imprimante. Simple cas de stupidité. Le serveur refuse de nous reconnaître.
Augustine referma violemment la porte de son bureau, attrapa sa chaise à roulettes, jeta la liasse devant lui. Le téléphone sonna. Il tendit une main et appuya sur le bouton de réception.
— Florence, pourrais-je avoir cinq minutes de tranquillité pour m’éclaircir les idées ? supplia-t-il.
— C’est Kennealy, pour le vice-président, Mark, dit Mrs. Leighton.
— De plus en plus génial. Passez-le-moi.
Tom Kennealy, responsable de la communication technique du vice-président – encore un nouveau poste, créé la semaine précédente –, demanda de but en blanc si Augustine avait été informé de l’ampleur des manifestations.
— Il me suffit de regarder par la fenêtre pour la mesurer, répliqua-t-il.
— Au dernier recensement, quatre cent soixante-dix hôpitaux étaient concernés.
— Dieu bénisse Internet.
— Quatre manifestations ont dégénéré – sans compter l’émeute de San Diego. Le vice-président est très préoccupé, Mark.
— Dites-lui que je suis plus que préoccupé. C’est la pire nouvelle que je puisse imaginer : un bébé d’Hérode arrivé à terme et mort-né.
— Que pensez-vous de cette histoire d’herpès ?
— Laissez tomber. L’herpès ne peut infecter un enfant qu’à la naissance. Sans doute n’a-t-on pas pris les précautions nécessaires à Mexico.
— Ce n’est pas ce qu’on nous a dit. Peut-être pourrions-nous rassurer le public sur ce point ? Et si le bébé était malade ?
— Bien entendu qu’il était malade, Tom. Nous devrions nous concentrer sur la grippe d’Hérode.
— D’accord. J’ai informé le vice-président. Il vient d’arriver.
Le vice-président prit la communication. Augustine se ressaisit et s’adressa à lui d’une voix posée. Le vice-président l’informa que le NIH allait bénéficier d’une protection militaire renforcée et d’un nouveau statut sécuritaire, ainsi que le CDC et cinq centres de recherche de la Brigade répartis dans tout le pays. Augustine imaginait sans peine le résultat : barbelés, chiens policiers, grenades et gaz lacrymogènes. L’atmosphère idéale pour mener des recherches de pointe.
— Monsieur le vice-président, ne chassez pas les manifestants du campus, s’il vous plaît. Laissez-les rester ici et manifester.
— Le président a donné l’ordre il y a une heure. Pourquoi l’annuler ?
— Parce qu’on dirait bien qu’ils ne font que se défouler. Rien à voir avec San Diego. Je veux rencontrer les meneurs ici, sur le campus.
— Vous n’êtes pas un négociateur, Mark.
— Non, mais je suis préférable à une phalange de soldats en tenue de camouflage.
— C’est de la responsabilité du directeur du NIH.
— Qui mène les négociations, monsieur ?
— Le directeur et le chef de cabinet vont rencontrer les leaders des manifestants. Nous ne devons pas disperser nos efforts ni parler de plusieurs voix, Mark, alors, n’essayez même pas de sortir pour aller parlementer.
— Et si nous avons un autre bébé mort qui nous arrive, monsieur ? Celui-ci est sorti de nulle part – il n’y a que six jours que nous avons appris son existence. Nous avons tenté d’envoyer une équipe là-bas, mais l’hôpital n’a rien voulu entendre.
— Ils vous ont envoyé le corps. Cela semble démontrer leur volonté de coopération. D’après ce que me dit Tom, personne n’aurait pu sauver ce bébé.