— L’enfant C ne serait peut-être pas mort si sa mère n’avait pas contracté l’herpès. Il s’agit peut-être de deux problèmes distincts.
Kaye ferma les yeux, resta immobile sur le trottoir. Puis elle chercha Farrah Tighe du regard ; elle était si distraite qu’elle ne l’avait sans doute pas prévenue de son départ, violant les instructions qu’on lui avait données. En ce moment même, Tighe devait être en train de la chercher partout.
— Et même si c’était le cas, qui donc serait disposé à nous écouter à présent ? lança-t-elle à Dicken.
— Aucune des huit volontaires de la clinique n’est atteinte de l’herpès ni du VIH. J’ai appelé Lipton pour m’en assurer. Ce sont d’excellents sujets de tests.
— Elles ne doivent accoucher que dans dix mois. Si elles suivent le calendrier prévu.
— Je sais. Mais je suis sûr que nous en trouverons d’autres. Nous devons discuter une nouvelle fois – sérieusement.
— Je suis prise ici toute la journée, et demain je dois aller aux labos d’Americol, à Baltimore.
— Ce soir, alors. À moins que la vérité ne veuille plus rien dire pour vous.
— Épargnez-moi vos sermons sur la vérité, bon sang.
Kaye vit des camions de la garde nationale s’avancer dans Center Drive. Jusqu’ici, les manifestants étaient restés dans la partie nord du campus ; de l’endroit où elle se trouvait, au pied d’une petite colline herbeuse, elle distinguait leurs pancartes et leurs banderoles. Les mouvements de la foule dans le lointain la fascinaient tellement qu’elle n’entendit pas le début de la phrase prononcée par Dicken.
— … donner à votre idée une chance d’être entendue. Le LPC ne représente aucun bénéfice possible pour un virus – dans ces conditions, pourquoi l’utiliser ?
— Parce que SHEVA est un messager, murmura Kaye d’une voix mi-distraite, mi-songeuse. C’est la radio de Darwin.
— Pardon ?
— Vous avez vu les résidus postnataux des fœtus du premier stade, Christopher. Des poches amniotiques spécialisées… Très sophistiquées. Et saines.
— Comme je vous l’ai dit, je veux creuser la question. Soyez convaincante, Kaye. Supposez que l’enfant C n’ait été qu’un accident, bon Dieu !
Trois petites explosions montèrent du nord du campus, évoquant des pétards d’enfant. Kaye entendit la foule émettre un gémissement surpris, puis un lointain cri suraigu.
— Je suis obligée de couper, Christopher.
Elle referma sèchement le clapet du mobile et se mit à courir. À quatre ou cinq cents mètres de là, les manifestants se dispersaient dans le désordre, envahissant les routes, les parkings et les bâtiments. Les pétards s’étaient tus. Elle ralentit l’allure quelque temps, songeant au danger qu’elle courait, puis se remit à courir. Elle devait savoir. Il y avait bien trop d’incertitude dans sa vie. Trop de décisions reportées, trop d’inaction, avec Saul, avec tout le monde, avec tout.
Soudain, à quinze mètres et quelques, un homme corpulent vêtu d’un costume marron jaillit de l’entrée de service d’un bâtiment, faisant des moulinets avec les bras. Dans son manteau qui claquait, sa chemise blanche qui se tendait sur sa bedaine, il avait l’air franchement ridicule, mais il fonçait droit sur elle.
Paniquée l’espace d’un instant, elle vira pour l’éviter.
— Docteur Lang, nom de Dieu ! s’écria-t-il. Ne bougez pas ! Stop !
Elle ralentit l’allure à contrecœur, le souffle court. L’homme au complet marron la rattrapa et lui montra son insigne. C’était un agent du Service secret, il s’appelait Benson, et il empocha son insigne avant qu’elle ait eu le temps d’en apprendre davantage.
— Qu’est-ce que vous foutez ici, bon sang ? Où est Tighe ? demanda-t-il, le visage cramoisi et couvert de sueur.
— Ils ont besoin d’aide. Elle est restée au…
— Ce sont des coups de feu que vous venez d’entendre. Vous allez rester ici, même si je dois vous y forcer en vous plaquant au sol. Tighe n’était pas censée vous laisser seule, bordel !
À ce moment-là, Tighe apparut et les rejoignit en courant. Rouge de colère, elle échangea quelques murmures tendus avec Benson, puis se posta à côté de Kaye. Benson partit au petit trot en direction des manifestants. Kaye se remit en marche, mais nettement moins vite.
— Restez où vous êtes, Ms. Lang, dit Tighe.
— Quelqu’un s’est fait tirer dessus !
— Benson va s’en occuper ! insista Tighe en s’interposant sur son passage.
Kaye regarda par-dessus l’épaule de Tighe – des hommes et des femmes en larmes, la tête entre les mains. Des banderoles tombées, des pancartes à terre. La foule était plongée dans la confusion la plus totale.
Des gardes nationaux en tenue kaki, un fusil automatique à la main, prirent position entre les bâtiments le long de la route la plus proche.
Une voiture de la police du campus coupa par la pelouse, roulant entre deux grands chênes. Elle vit d’autres hommes en complet, communiquant avec des téléphones mobiles ou des talkies-walkies.
Puis elle remarqua un homme isolé au sein de la masse, les bras tendus comme s’il voulait s’envoler. À ses pieds, une femme étendue sur l’herbe, immobile. Benson et un vigile du campus arrivèrent sur les lieux presque simultanément. L’agent donna un coup de pied dans un objet noir gisant sur l’herbe : un pistolet. Le vigile dégaina son arme et écarta sans ménagement l’homme volant.
Benson s’agenouilla près de la femme, lui prit le pouls et leva les yeux d’un air éloquent. Puis il jeta un regard noir à Kaye, qui lut sur ses lèvres : Allez-vous-en.
— Ce n’était pas mon bébé ! hurla l’homme volant.
Maigre, pâle, les cheveux blonds et frisés, proche de la trentaine, vêtu d’un tee-shirt noir et d’un jean noir qui flottait sur ses hanches. Il secouait la tête d’avant en arrière, puis de droite à gauche, comme s’il était assailli par une nuée de mouches.
— Elle m’a obligé à venir ici. Elle m’a obligé, bordel ! Ce n’était pas mon bébé !
Il s’éloigna du vigile en tressautant comme une marionnette.
— J’en ai marre de toutes ces conneries. MARRE !
Kaye regarda la femme blessée. Même à vingt mètres de distance, elle distinguait nettement le sang qui maculait son chemisier au niveau du ventre, ses yeux vitreux qui semblaient quêter un brin d’espoir auprès du ciel.
Kaye oublia Tighe, Benson, l’homme volant, les soldats, les vigiles, la foule.
Elle ne voyait plus que cette femme.
49.
Cross se déplaçait avec des béquilles lorsqu’elle entra dans le restaurant réservé au personnel d’encadrement d’Americol. Son jeune infirmier lui avança une chaise, et elle y prit place en poussant un soupir de soulagement.
Dans la grande salle ne se trouvaient que quatre personnes : Cross, Kaye, Laura Nilson et Robert Jackson.
— Comment est-ce arrivé, Marge ? s’enquit ce dernier.
— Personne ne m’a tiré dessus, répondit Cross d’un air enjoué. J’ai glissé dans ma baignoire. Je suis le pire de mes ennemis, et ça ne date pas d’hier. Je ne suis qu’une vache pataude. Où en sommes-nous, Laura ?
Nilson, que Kaye n’avait pas revue depuis la désastreuse conférence de presse, portait un tailleur bleu, stylé mais sévère.
— La surprise de la semaine, c’est le RU-486, déclara-t-elle. Les femmes commencent à l’utiliser – en quantité. Les Français ont proposé une solution. Nous avons tenté de négocier avec eux, mais ils se sont directement adressés à l’OMS et à la Brigade, affirmant que leurs intentions étaient purement humanitaires et qu’ils n’avaient pas besoin de partenaires commerciaux.