Marge commanda du vin au garçon et s’essuya le front avec sa serviette de table avant de la poser sur son giron.
— Comme c’est généreux de leur part, dit-elle d’une voix songeuse. Ils vont fournir toute la planète sans nouveaux frais de recherche supplémentaires. Est-ce que leur truc marche, Robert ?
Jackson attrapa son assistant personnel et consulta ses notes à l’aide d’un stylet.
— On attend encore une confirmation, mais les rapports reçus par la Brigade affirment que le RU-486 déclenche l’avortement des fœtus du second stade. Rien pour l’instant sur ceux du premier stade. Et aucune enquête digne de ce nom n’a été effectuée – uniquement des sondages.
— Je n’ai jamais apprécié les drogues abortives, dit Cross. (S’adressant au garçon :) Je prendrai une salade Cobb, un bol de vinaigrette et une grande cafetière.
Kaye, qui n’avait pourtant pas très faim, commanda un sandwich club. Elle sentait monter la tempête – signe certain qu’elle était d’une humeur massacrante. Elle était toujours sous le choc du meurtre auquel elle avait assisté, sur le campus, deux jours plus tôt.
— Laura, vous avez l’air malheureuse, dit Cross en jetant un regard en coin à Kaye.
Sans doute se réservait-elle pour la fin les griefs de celle-ci.
— Un séisme suit l’autre, dit Nilson. Au moins n’ai-je pas eu à voir ce que Kaye a vu.
— C’était horrible, opina Cross. Un vrai panier de crabes. Mais de quels crabes s’agit-il ?
— Nous avons commandé nos propres sondages. Profils psychologiques, culturels, généraux. Je dépense tout ce que vous m’avez donné, Marge.
— Disons que j’assure mes arrières.
— Mais à quel prix, commenta Jackson.
— Celui d’une machine Perkin-Elmer, à tout casser, répliqua Nilson, sur la défensive. Soixante pour cent des hommes mariés ou vivant maritalement que nous avons interrogés ne croient pas aux dépêches. Ils pensent qu’une femme doit forcément avoir des rapports sexuels pour être enceinte la seconde fois. Nous avons affaire à un véritable blocage, même chez les femmes. Quarante pour cent des femmes mariées ou vivant maritalement se déclarent prêtes à subir un avortement si elles portent un fœtus d’Hérode.
— C’est ce qu’elles disent au sondeur, murmura Cross.
— En tout cas, la majorité préfère la solution de la facilité. Le RU-486 est un produit connu et éprouvé. Il pourrait devenir le remède idéal pour les plus désespérées.
— Ce n’est pas de la prévention, dit Jackson, mal à l’aise.
— Parmi celles qui refusent la pilule abortive, cinquante pour cent sont persuadées que le gouvernement américain se prépare à rendre l’avortement obligatoire, ainsi que les autres gouvernements de la planète, poursuivit Nilson. Celui qui a trouvé le nom de « grippe d’Hérode » a vraiment biaisé le problème.
— C’était une idée d’Augustine, dit Cross.
— Marge, nous allons vers une catastrophe sociale de grande ampleur : un cocktail à base d’ignorance, de sexe et de bébés morts. Si les femmes porteuses de SHEVA pratiquent l’abstinence à grande échelle… et tombent quand même enceintes… alors nos sociologues prévoient une montée en flèche de la violence domestique, ainsi que des avortements, même en cas de grossesse normale.
— Il y a d’autres possibilités, intervint Kaye. J’ai vu les résultats.
— Je vous écoute, l’encouragea Cross.
— Les cas survenus dans le Caucase durant les années 90. Les massacres.
— Je les ai également étudiés, dit Nilson d’un air expert en feuilletant son bloc-notes. Même aujourd’hui, nous ne savons pas grand-chose sur le sujet. SHEVA était présent parmi les populations locales…
Kaye l’interrompit.
— Le problème est bien trop complexe pour que nous puissions le traiter tout seuls, dit-elle d’une voix qui menaçait de se briser. Ce n’est pas à une maladie que nous avons affaire. C’est à la transmission latérale d’instructions géniques menant à une phase de transition.
— Pardon ? fit Nilson. Je ne comprends pas.
— SHEVA n’est pas un agent pathogène.
— Foutaises ! s’exclama Jackson, stupéfait.
Marge lui lança un avertissement d’un geste de la main.
— Nous ne cessons de vouloir étouffer cette hypothèse, reprit Kaye. Je ne peux pas me taire plus longtemps, Marge. La Brigade a nié cette possibilité dès le début.
— Je n’ai aucune idée de ce qui est nié, rétorqua Cross. Soyez brève, Kaye.
— Dès que nous voyons un virus, même un virus qui vient de notre propre génome, nous supposons qu’il s’agit d’une maladie. Nous voyons tout en termes de maladie.
— Je n’ai jamais vu un virus qui ne cause pas un quelconque problème, Kaye, contra Jackson en plissant les yeux.
S’il tentait de l’avertir qu’elle entrait en terrain mouvant, eh bien, cette fois-ci, elle n’allait pas se laisser faire.
— La vérité nous crève les yeux, sauf qu’elle ne colle pas avec notre optique primitive du fonctionnement de la nature.
— Primitive ? répéta Jackson. Allez raconter ça à la variole.
— Si cette crise était survenue dans trente ans, persista Kaye, peut-être que nous aurions été prêts… mais nous nous comportons encore comme des enfants ignorants. Des enfants à qui l’on n’a jamais expliqué les choses de la vie.
— Qu’est-ce que nous n’avons pas vu ? demanda patiemment Cross.
Jackson se mit à tambouriner sur la table.
— Nous en avons déjà discuté.
— De quoi ? insista Cross.
— Jamais de façon rigoureuse, rétorqua Kaye.
— De quoi parlez-vous, s’il vous plaît ?
— Kaye est sur le point de nous dire que SHEVA est un agent de redistribution biologique. Des transposons qui sautent un peu partout et affectent le phénotype. C’est le bruit qui court parmi les internes qui ont lu ses articles.
— Ce qui signifie ?
Jackson grimaça.
— Permettez-moi d’anticiper son discours. Si nous laissons naître les nouveaux bébés, ce seront tous des surhommes à la grosse tête. Des prodiges dotés de cheveux blonds, d’yeux fixes et de pouvoirs télépathiques. Ils vont nous exterminer et s’emparer de la Terre.
Choquée, au bord des larmes, Kaye ne put que regarder Jackson sans rien dire. Il se fendit d’un sourire mi-penaud, mi-cruel, ravi d’avoir étouffé le débat dans l’œuf.
— Tout ça n’est qu’une perte de temps, conclut-il. Et nous n’avons pas de temps à perdre.
Nilson considérait Kaye avec une compassion teintée de prudence. Marge leva la tête et contempla le plafond.
— Quelqu’un aurait-il l’obligeance de me dire dans quoi j’ai marché ?
— Dans de la merde, souffla Jackson en ajustant sa serviette.
Le garçon leur apporta leurs plats.
Nilson posa sa main sur celle de Kaye.
— Excusez-nous, Kaye. Robert est parfois trop direct.
— C’est ma propre confusion qui me préoccupe, pas la grossièreté que Robert utilise pour se défendre, répliqua Kaye. Marge, j’ai été éduquée conformément aux préceptes de la biologie moderne. Je me suis attachée à une interprétation rigoureuse des données, mais j’ai grandi au sein du plus incroyable ferment qui se puisse imaginer. Voici les solides murailles de la biologie moderne, soigneusement construites brique par brique… (Elle tendit les mains pour esquisser un mur.) Et voici un raz de marée baptisé génétique. Nous sommes en train de cartographier les rouages de la cellule vivante. De découvrir que la nature est non seulement surprenante mais aussi qu’elle se rit de l’orthodoxie. La nature se fout complètement de nos théories, de nos paradigmes.