Le visage sinistre, le jeune informaticien rassembla ses outils et quitta la pièce.
— Marge va tenter de contrer les Français avec sa propre pilule du lendemain.
— Merde.
— Nous devons agir vite.
— Je ne sais pas si nous le pourrons. Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve des jeunes femmes mortes présentant toutes les caractéristiques voulues.
— Ça m’étonnerait qu’une quelconque preuve parvienne à convaincre Jackson. Je ne sais plus quoi faire, Christopher.
— J’espère qu’il n’ira pas voir Augustine. Nous ne sommes pas encore prêts, et, après ce que j’ai fait, Mark est déjà un peu nerveux. Écoutez, Kaye, Scarry commence à s’impatienter. Il faut que j’y aille. Gardez le moral. Rappelez-moi.
— Est-ce que Mitch vous a parlé ?
— Non, dit Dicken, proférant un demi-mensonge. Rappelez-moi plus tard à mon bureau. Je suis avec vous, Kaye. Je vous aiderai de toutes les façons possibles. Je parle sérieusement.
— Merci, Christopher.
Dicken reposa le combiné sur son socle et resta immobile quelques instants, se sentant un peu stupide. Il n’avait jamais été à l’aise avec les émotions. Si le travail était toute sa vie ou presque, c’était parce que le reste était trop douloureux.
— Tu n’es vraiment pas doué, hein ? proféra-t-il à voix basse.
Scarry tapa sur la cloison vitrée séparant le labo de la salle.
Dicken remit son masque en place et enfila une paire de gants neufs.
50.
Les mains dans les poches, Mitch attendait dans le hall de l’immeuble. Il s’était rasé avec soin ce matin, les yeux fixés sur le miroir de la salle de bains commune du YMCA et, la semaine précédente, il était allé se faire couper les cheveux – enfin, dans la mesure du possible.
Son jean était flambant neuf. Il avait sorti un blazer noir de sa valise. Cela faisait plus d’un an qu’il ne s’était pas sapé, mais Kaye Lang avait réussi à le faire sortir de ses habitudes.
Tout cela n’impressionnait nullement le portier. Appuyé à son poste d’appel, il surveillait Mitch du coin de l’œil. L’interphone sonna et il y répondit.
— Allez-y, lança-t-il en désignant l’ascenseur. Vingtième étage. Appartement 2011. Présentez-vous au garde du corps. Il ne rigole pas.
Mitch le remercia et entra dans la cabine. Comme la porte se refermait, il se demanda, paniqué, ce qu’il foutait là. La situation était assez compliquée comme ça sans qu’il y mêle ses sentiments. En matière de femmes, cependant, Mitch était guidé par des maîtres secrets qui répugnaient à lui divulguer leurs buts comme leurs plans. Ces maîtres secrets lui avaient déjà causé bien des chagrins.
Il ferma les yeux, respira à fond et se résigna à vivre les heures qui allaient venir, quoi qu’elles lui apportent.
Arrivé au vingtième étage, il sortit de l’ascenseur et vit Kaye en train de discuter avec un homme en complet gris. Cheveux noirs coupés court, large visage de colosse, nez aquilin. L’homme avait repéré Mitch avant que celui-ci l’ait aperçu.
Kaye lui adressa un sourire.
— Venez donc. La voie est libre. Voici Karl Benson.
— Enchanté, fit Mitch.
L’homme hocha la tête, croisa les bras et recula d’un pas, laissant passer Mitch tout en semblant le flairer, tel un chien cherchant une piste.
— Marge Cross reçoit une trentaine de menaces de mort par semaine, expliqua Kaye en conduisant Mitch dans son appartement. J’en ai reçu trois depuis l’incident du NIH.
— Ça se corse, commenta Mitch.
— Je n’ai pas eu un instant de libre depuis cette histoire de RU-486.
Mitch arqua ses épais sourcils.
— La pilule abortive ?
— Christopher ne vous a rien dit ?
— Chris n’a répondu à aucun de mes appels.
— Ah bon ?
Ainsi, Dicken ne lui avait pas exactement dit la vérité, songea Kaye. Voilà qui était intéressant.
— C’est peut-être parce que vous l’appelez Chris.
— Jamais en sa présence, fit Mitch avec un sourire fugace. Comme je vous l’ai signalé, j’ignore à peu près tout de ce qui se passe.
— Le RU-486 entraîne un avortement du fœtus du second stade s’il est pris assez tôt. (Kaye guetta sa réaction.) Vous désapprouvez cette idée ?
— Étant donné les circonstances, cela me semble néfaste.
Mitch considéra les meubles simples mais élégants, les luxueuses reproductions encadrées.
Kaye ferma la porte.
— L’avortement en général… ou ceci ?
— Ceci.
Mitch perçut la tension qui habitait Kaye et, l’espace d’un instant, se demanda si elle le soumettait à un examen.
— Americol va mettre sur le marché sa propre pilule abortive, l’informa-t-elle. S’il s’agit d’une maladie, nous sommes sur le point de la stopper.
Mitch se dirigea vers la grande baie vitrée, enfonça les mains dans ses poches, jeta à Kaye un regard par-dessus son épaule.
— Et vous les aidez dans cette entreprise ?
— Non. J’espère convaincre certaines personnes influentes, redéfinir nos priorités. Je ne pense pas y réussir, mais je dois tenter le coup. Je suis ravie que vous soyez venu, toutefois. Ça veut peut-être dire que ma chance va tourner. Qu’est-ce qui vous amène à Baltimore ?
Mitch sortit les mains de ses poches.
— Je ne suis pas doué pour apporter la chance. Je peux à peine me permettre de voyager. J’ai emprunté de l’argent à mon père. Allocation parentale à plein temps.
— Vous comptez aller ailleurs ensuite ?
— Non, seulement à Baltimore.
— Oh !
Une longue enjambée séparait Mitch de Kaye. Il distinguait son reflet sur la vitre, son tailleur beige clair, mais pas son visage.
— Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Je dois me rendre à New York, à l’université. Un de mes amis en Oregon m’a arrangé un entretien. J’aimerais bien enseigner, faire un peu de terrain pendant l’été, peut-être repartir de zéro sur une autre côte.
— J’ai fréquenté cette fac. Mais je n’y connais plus personne aujourd’hui, j’en ai peur. Personne d’influent. Asseyez-vous, je vous en prie. (Kaye lui indiqua le sofa, le fauteuil.) Voulez-vous un peu d’eau ? Du jus de fruits ?
— De l’eau, s’il vous plaît.
Tandis qu’elle se rendait dans la cuisine, Mitch renifla les fleurs sur l’étagère, roses, lys et gypsophiles, puis fit le tour du sofa et s’assit près de l’accoudoir. Il lui semblait impossible de caser ses longues jambes. Il croisa les doigts sur ses genoux.
— Je ne peux pas me contenter de hurler et de démissionner, dit Kaye. Je le dois aux gens qui travaillent avec moi.
— Je vois. Comment se présente le vaccin ?
— Nous sommes en phase d’expérimentation préclinique. Il y a eu quelques tests accélérés en Grande-Bretagne et au Japon, mais je ne suis pas satisfaite des résultats. Jackson – le chef du projet « Vaccin » – veut me virer de son équipe.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai dit ce que j’avais sur le cœur il y a trois jours. Marge Cross n’a rien à faire de notre théorie. Elle ne colle pas au paradigme. Elle est indéfendable.
— La perception du quorum, commenta Mitch.
Kaye lui apporta un verre d’eau.
— Comment ?
— Un truc que j’ai lu quelque part. Quand les bactéries sont en nombre suffisant, elles changent de comportement, elles se coordonnent. Peut-être que nous faisons la même chose. Nous n’avons pas assez de scientifiques pour former un quorum, tout simplement.