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— Peut-être. (Une nouvelle fois, un pas la séparait de lui.) J’ai passé le plus clair de mon temps dans les labos HERV et génome d’Americol. Je voulais savoir où les virus endogènes similaires à SHEVA pourraient s’exprimer, et dans quelles conditions. Je suis un peu surprise que Christopher…

Mitch leva les yeux vers elle et la coupa :

— Je suis venu à Baltimore pour vous voir.

— Oh, murmura-t-elle.

— Je n’arrête pas de penser à notre soirée au zoo.

— Elle me semble irréelle à présent.

— Pas à moi.

Poussée par le démon de la perversité, Kaye décida de changer de conversation, peut-être à seule fin de voir s’il la laisserait faire.

— Je pense que Marge va peu à peu m’exclure des conférences de presse. Cesser de m’utiliser comme porte-parole. Il me faudra du temps pour regagner sa confiance. Franchement, je ne suis pas fâchée de m’éloigner des projecteurs. Il va y avoir un…

— À San Diego, j’ai vivement réagi à votre présence.

— C’est gentil.

Elle se retourna, comme pour s’enfuir, mais n’en fit rien, se contentant de contourner la table basse avant de s’immobiliser de l’autre côté, de nouveau à un pas de distance.

— Les phéromones, dit Mitch. (Il se leva, déployant toute sa taille.) L’odeur des gens est très importante pour moi. Vous ne portez pas de parfum.

— Jamais.

— Vous n’en avez pas besoin.

— Un instant.

Kaye recula d’un pas supplémentaire. Elle leva les mains, fixa Mitch d’un air grave et pinça les lèvres.

— Je suis très émotive en ce moment. Je dois rester concentrée.

— Vous avez besoin de vous détendre.

— Votre présence ne m’y aide pas.

— Vous doutez de beaucoup de choses.

— Certainement de vous.

Il tendit la main.

— Vous voulez me sentir, pour commencer ?

Kaye éclata de rire.

Mitch renifla sa paume.

— Savon Dial. Portière de taxi. Ça fait des années que je n’ai pas creusé un trou. Mes cals commencent à s’estomper. Je suis au chômage, criblé de dettes, et j’ai la réputation d’être un salaud cinglé et dénué d’éthique.

— Arrêtez de vous déprécier. J’ai lu vos articles, ainsi que de vieilles coupures de presse sur vous. Vous êtes contre le mensonge et la dissimulation. Seule la vérité vous intéresse.

— Je suis flatté.

— Et vous me déstabilisez. Je ne sais pas quoi penser de vous. Vous ne ressemblez guère à mon mari.

— Est-ce une bonne chose ?

Kaye le regarda d’un œil critique.

— Jusqu’ici, oui.

— La coutume voudrait que nous progressions avec une sage lenteur. Je commencerais par vous inviter à dîner.

— On partagerait l’addition ?

— Je peux la mettre sur ma note de frais, répliqua Mitch avec un sourire ironique.

— Karl serait tenu de nous accompagner. Et d’approuver le restaurant. En général, je mange ici ou à la cafétéria d’Americol.

— Est-ce que Karl écoute aux portes ?

— Non.

— Le gardien m’a dit qu’il ne rigolait pas.

— Je suis toujours une femme entretenue. Ça ne me plaît pas, mais c’est comme ça. Restons ici pour dîner. Après, on pourra se promener sur le jardin du toit s’il a cessé de pleuvoir. J’ai quelques excellentes entrées surgelées. Je les achète au marché du centre commercial. Et de la salade en sachet. Je suis une bonne cuisinière quand j’ai le temps de cuisiner, mais le temps est devenu une denrée rare.

Elle retourna dans la cuisine.

Mitch la suivit, contemplant d’autres reproductions accrochées au mur, qu’elle devait avoir choisies elle-même vu leur aspect bon marché. Maxfield Parrish, Edmund Dulac, Arthur Rackham ; photos de famille. Aucune photo de son défunt mari. Peut-être les avait-elle mises dans sa chambre.

— J’aimerais vous faire la cuisine, un de ces jours, dit-il. Je me débrouille comme un chef avec un camping-gaz.

— Vous voulez du vin ? Avec le dîner ?

— J’en aurais bien besoin tout de suite. Je me sens un peu nerveux.

— Moi aussi, dit Kaye, lui montrant ses mains tremblantes en guise de preuve. Vous faites cet effet à toutes les femmes ?

— Jamais de la vie.

— Ridicule. Vous sentez bon.

Moins d’un pas les séparait à présent. Mitch le franchit, prit Kaye par le menton, lui leva le visage. L’embrassa doucement. Elle s’écarta de quelques centimètres puis lui prit à son tour le menton, entre le pouce et l’index, le força à baisser la tête et l’embrassa avec plus de force.

— Je crois que je peux me permettre d’être joueuse avec toi, déclara-t-elle.

Jamais elle n’avait été sûre des réactions de Saul. Elle avait appris à réduire le champ de son comportement.

— Je t’en prie, dit-il.

— Tu es solide.

Elle caressa les rides que le soleil avait creusées dans son épiderme, des pattes-d’oie avant l’heure. Mitch avait un visage juvénile, des yeux pétillants mais pleins de sagesse, une peau burinée.

— Je suis un cinglé, mais un cinglé solide.

— Le monde bouge, mais nos instincts ne changent pas, dit Kaye, les yeux soudain dans le vague. Nous ne sommes pas responsables.

Une partie d’elle-même, dont elle était sans nouvelles depuis longtemps, adorait le visage de Mitch.

Il se tapota le front.

— Tu l’entends ? Ça monte du fond de notre esprit.

— Oui, je pense. (Elle décida de foncer.) Qu’est-ce que je sens ?

Mitch se pencha sur ses cheveux. Kaye eut un petit hoquet lorsqu’il lui toucha l’oreille du bout du nez.

— La vie et la propreté, comme une plage sous la pluie.

— Tu sens comme un lion.

Il lui effleura les lèvres, colla l’oreille contre sa tempe, comme à l’écoute.

— Qu’entends-tu ? demanda-t-elle.

— Tu as faim, dit Mitch, et il la gratifia d’un sourire à plein régime, un sourire de mille watts, un sourire de petit garçon.

Tout cela était si soudain, si naturel, que Kaye lui toucha les lèvres du bout des doigts, émerveillée, avant qu’il n’affiche à nouveau son sourire détendu, protecteur, charmant mais quelque peu artificiel. Elle recula d’un pas.

— Oui. Manger. Mais d’abord un peu de vin.

Elle ouvrit le réfrigérateur, lui tendit une bouteille de sémillon.

Mitch sortit un couteau suisse de sa poche, en fit jaillir le tire-bouchon, déboucha la bouteille en expert.

— On boit de la bière quand on est sur un chantier, du vin quand on a achevé les fouilles, dit-il en lui servant un verre.

— Quel genre de bière ?

— Coors. Budweiser. Des trucs légers.

— Tous les hommes que j’ai connus préféraient les brunes ou les brasseries artisanales.

— Pas en plein soleil.

— Où loges-tu ?

— Au YMCA.

— C’est la première fois que je rencontre un homme qui loge au YMCA.

— Ce n’est pas la mort.

Elle sirota son vin, s’humecta les lèvres, se rapprocha de lui, se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa. Il goûta le vin sur sa langue, encore un peu frais.

— Reste ici, dit-elle.

— Que va penser le type qui ne rigole pas ?

Elle secoua la tête, l’embrassa une nouvelle fois, et il l’enveloppa dans ses bras sans lâcher la bouteille et le second verre. Quelques gouttes de vin coulèrent sur sa robe. Il la retourna entre ses bras, posa verre et bouteille sur le comptoir.