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— Je ne sais jamais où m’arrêter, dit-elle.

— Moi non plus. Mais je sais être prudent.

— C’est l’époque qui veut ça, pas vrai ? remarqua Kaye avec regret, et elle commença à lui ôter sa chemise.

De toutes les femmes que Mitch avait connues, Kaye n’était ni la plus belle qu’il ait vue nue ni la plus dynamique avec laquelle il ait couché. Ce dernier titre revenait sans doute à Tilde qui, en dépit de son détachement, s’était montrée des plus excitantes. Ce qui le frappa le plus chez Kaye, c’était la façon dont il l’acceptait en bloc : ses petits seins légèrement pendants, son torse étroit, ses larges hanches, son pubis fourni, ses longues jambes – encore plus belles que celles de Tilde, songea-t-il –, ses yeux calmes, scrutateurs quand il lui faisait l’amour. Son parfum lui emplit les narines, le cerveau, jusqu’à ce qu’il ait la sensation de dériver sur un océan chaud et ferme de plaisir nécessaire. Bien que le préservatif l’ait empêché de vivre pleinement l’expérience, ses cinq sens compensaient amplement cette carence, et ce fut le contact de ses seins, de ses mamelons durs comme des noyaux de cerise, qui le propulsèrent sur cette onde. Il bougeait encore en elle, l’instinct le poussant à lui offrir les dernières gouttes de sa semence, lorsqu’elle prit soudain un air surpris, s’agita, ferma les yeux de toutes ses forces et s’écria :

— Ô mon Dieu, merde, merde !

Comme elle était restée silencieuse jusque-là, il la regarda, déconcerté. Elle détourna les yeux et le serra contre elle, l’étreignit, l’enveloppa de ses jambes, se frotta vigoureusement contre sa peau. Il voulut se retirer de peur que le préservatif ne se déchire, mais elle continua de bouger et il se sentit redevenir dur, aussi s’efforça-t-il de la satisfaire, et elle poussa alors un petit cri, les yeux grands ouverts cette fois-ci, les traits déformés par la douleur ou le besoin. Puis son visage s’affaissa, son corps se détendit et elle ferma les yeux. Mitch se retira et s’assura que la capote était intacte. Il l’ôta, la noua pour la fermer et la lança au pied du lit, remettant à plus tard le moment de la jeter.

— Je ne peux pas parler, murmura Kaye.

Mitch s’allongea auprès d’elle, savourant leurs senteurs mêlées. Il ne désirait rien de plus. Pour la première fois depuis des années, il était heureux.

— Quel effet ça faisait d’être un homme de Neandertal ? demanda Kaye.

Dehors, le ciel s’assombrissait. Dans l’appartement, le silence n’était rompu que par le lointain murmure étouffé de la circulation en contrebas.

Mitch se redressa sur son coude.

— On en a déjà parlé.

Kaye était étendue sur le dos, nue, un drap remonté jusqu’au nombril, à l’écoute de quelque chose de plus lointain que la circulation.

— Oui, à San Diego. Je m’en souviens. Ils portaient des masques. L’homme voulait rester avec la femme. Tu disais qu’il devait l’aimer très fort.

— Exact.

— Ce devait être un oiseau rare. Un être exceptionnel. La femme sur le campus du NIH. Son copain ne pensait pas que le bébé était de lui. (Les mots jaillissaient de la bouche de Kaye.) Laura Nilson – la directrice des relations publiques d’Americol – nous a dit que la plupart des hommes pensaient comme lui. La plupart des femmes préféreront sans doute avorter plutôt que de courir ce risque. C’est pour ça que l’usage de la pilule abortive va être recommandé. Si le vaccin n’est pas au point, l’épidémie peut quand même être stoppée.

Mitch avait l’air mal à l’aise.

— On ne peut pas oublier cette histoire un moment ?

— Non. Je ne le supporte plus. Nous allons massacrer tous les premiers-nés, comme Pharaon en Égypte. Si nous continuons sur cette voie, nous ne saurons jamais à quoi ressemblera la prochaine génération. Tous ses représentants seront morts. C’est ce que tu souhaites ?

— Non. Mais ça ne veut pas dire que je sois moins terrifié que le commun des mortels. (Il secoua la tête.) Je me demande comment j’aurais agi à la place de cet homme, il y a quinze mille ans. Ils ont dû être chassés de leur tribu. À moins qu’ils ne se soient enfuis. Ou alors ils se promenaient, tout simplement, ils sont tombés sur une partie de chasse et elle a été blessée.

— C’est ce que tu crois ?

— Non. En fait, je n’en sais rien. Je ne suis pas voyant.

— Je casse l’ambiance, pas vrai ?

— Mmm.

— Nos vies ne nous appartiennent pas. (Kaye fit courir ses doigts sur le torse de Mitch, lui caressa les poils.) Mais nous pouvons nous construire un abri, pour un temps. Tu veux rester ici cette nuit ?

Mitch l’embrassa sur le front, le nez, les joues.

— Le confort est nettement supérieur à celui du YMCA.

— Viens ici.

— Je ne peux pas être plus près de toi.

— Mais si.

Kaye Lang tremblait dans les ténèbres. Elle était sûre que Mitch s’était endormi mais, par acquit de conscience, elle lui tapota doucement le dos. Il s’agita mais n’eut pas d’autre réaction. Il se sentait à l’aise. À l’aise avec elle.

Jamais elle n’avait pris un tel risque ; depuis l’époque de ses premiers rendez-vous, elle avait toujours recherché la sécurité, dans tous les sens du terme, se ménageant un lieu sûr où elle puisse travailler, réfléchir, sans être dérangée outre mesure par le monde extérieur.

Épouser Saul avait été à ses yeux un triomphe. Il avait la maturité, l’expérience, de l’argent, le sens des affaires – du moins l’avait-elle cru. Se retrouver dans les bras de son exact contraire était de sa part une réaction extrême. Elle se demanda comment résoudre cette crise.

Quand Mitch se réveillerait, demain matin, elle lui dirait que c’était une erreur, tout simplement…

Non, cette seule idée la terrifiait. Certes, elle ne risquait pas de le froisser ; c’était le plus gentil des hommes, et il ne semblait pas souffrir du tourment intérieur qui avait affligé Saul.

Mitch était bien moins beau que Saul.

D’un autre côté, il était totalement ouvert, honnête.

C’était Mitch qui était venu à elle, mais c’était elle qui l’avait séduit, aucun doute là-dessus. Kaye ne pensait pas avoir été forcée, de quelque manière que ce soit.

— Qu’est-ce que tu es en train de faire ? marmonna-t-elle dans l’obscurité.

Elle s’adressait à son autre moi, à cette Kaye butée qui ne daignait que rarement lui dire ce qui se passait. Elle sortit du lit, enfila son peignoir, alla dans le séjour et ouvrit le tiroir du bureau, celui où elle conservait ses relevés de compte.

En ajoutant au produit de la vente de la maison le montant de son fonds de retraite, elle disposait de six cent mille dollars. Si elle quittait Americol et la Brigade, elle pourrait vivre de façon relativement confortable pendant des années.

Elle passa plusieurs minutes à noircir une feuille de papier, tentant d’estimer un budget – nourriture, logement, factures et frais divers –, puis se raidit sur son siège.

— C’est ridicule. Qu’est-ce que je peux bien planifier ? (Puis, s’adressant à ce moi têtu et dissimulateur, elle ajouta :) Qu’est-ce que tu mijotes encore ?

Pas question de dire à Mitch de s’en aller le matin venu. Elle se sentait trop bien avec lui. Son esprit s’apaisait, ses craintes et ses soucis se faisaient moins pressants. Il semblait savoir ce qu’il faisait, et peut-être le savait-il. Peut-être que c’était le monde qui était dingue, qui tendait des chausse-trapes et obligeait les gens à faire de mauvais choix.