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Elle tapota la pointe de son stylo sur la feuille de papier, en arracha une autre au bloc-notes. Le stylo se mit à courir presque sans qu’elle le remarque, esquissant une série de structures ouvertes observées sur les chromosomes 18 et 20 et peut-être proches de SHEVA – on les avait initialement identifiées comme des HERV, pour s’apercevoir qu’elles n’avaient pas les caractéristiques de fragments de rétrovirus. Elle devait étudier de plus près ces fragments dispersés, voir s’ils ne pouvaient pas s’exprimer une fois réunis ; cela faisait un moment qu’elle retardait cette tâche. Elle allait s’y atteler dès demain.

Mais avant de faire quoi que ce soit, il lui fallait des munitions. Une armure.

Elle retourna dans la chambre. Mitch paraissait en plein rêve. Fascinée, elle s’allongea à ses côtés.

Au sommet de la crête enneigée, l’homme voit le chaman et ses assistants qui les suivent. Ils n’ont pas pu faire autrement que de laisser des traces dans la neige, mais, même lorsqu’ils ont traversé la prairie, puis la forêt, ils étaient traqués par des experts.

Si l’homme a conduit la femme, ralentie par sa grossesse, à une telle altitude, c’est parce qu’il espérait passer dans une autre vallée qu’il avait explorée étant enfant.

Il jette un nouveau coup d’œil à leurs poursuivants, distants d’une centaine de pas à peine. Puis il considère les pics et les rochers devant lui, pareils à des centaines de pointes de silex. Il est perdu. Il a oublié la route de la vallée.

La femme ne dit pas grand-chose. Le visage qu’il contemplait naguère avec dévotion est maintenant dissimulé par un masque.

L’homme est empli d’une grande amertume. À cette altitude, la neige humide imbibe ses chaussures aux semelles rembourrées d’herbe. Le froid se transmet jusqu’à ses genoux et les rend douloureux. Le vent transperce ses fourrures, qu’il a pourtant retournées, et sape ses forces, atténue son souffle.

La femme avance obstinément. Il sait qu’en l’abandonnant il peut échapper à son sort. Cette idée ne fait qu’accroître sa colère. Il déteste la neige, les chamans, la montagne ; il se déteste lui-même. Il ne peut se forcer à détester la femme. Elle a souffert de voir le sang couler sur ses cuisses, de perdre son bébé, et le lui a caché pour ne pas lui apporter la honte ; elle a couvert son visage de boue afin de cacher ses marques, et, quand il est devenu impossible de les dissimuler, elle a tenté de le sauver en s’offrant à la Grande Mère, gravée sur le versant herbeux de la vallée. Mais la Grande Mère l’a repoussée, et elle est revenue à lui, pleurant et gémissant. Elle n’a pas pu se tuer.

Il a les mêmes marques sur son visage. Cela l’intrigue et l’enrage.

Les chamans et les sœurs de la Grande Mère, de la Mère Chèvre, de la Mère des Herbes, de la Femme des Neiges, du Léopard Tueur et Rugissant, de Chancre le Tueur Doux, de Pluie le Père Pleureur, se sont tous rassemblés et ont pris leur décision durant les journées fraîches, passant de longues semaines à délibérer tandis que les autres – ceux qui portent les marques – attendaient dans leurs tentes.

L’homme a décidé de fuir. Impossible de se fier aux chamans et aux sœurs.

Alors qu’ils fuyaient, ils ont entendu les cris. Les chamans et les sœurs massacraient les mères et les pères portant les marques.

Tout le monde sait que c’est le peuple qui donne naissance aux Visages-Plats. Les femmes tentent bien de se cacher, ainsi que leurs hommes, mais tout le monde le sait. Celles qui acceptent de porter des enfants visages-plats ne font qu’aggraver les choses.

Seules les sœurs des dieux et des déesses ont des enfants purs, elles n’ont jamais d’enfants visages-plats, parce qu’elles ont dressé les jeunes hommes de la tribu. Elles ont beaucoup d’hommes.

Il aurait dû accepter que les chamans fassent de sa femme une sœur, qu’ils lui laissent dresser les hommes, elle aussi, mais elle ne désirait que lui.

L’homme déteste la montagne, la neige, la course. Il avance, agrippe le bras de la femme avec rudesse, la pousse derrière un rocher pour qu’ils s’abritent. Il a commis une erreur. Il était trop ébloui par la nouvelle vérité : les mères et les pères du ciel et du monde des spectres qui les entourent ne sont que des aveugles ou des menteurs.

Il est seul, sa femme est seule, ils n’ont plus de tribu, plus de peuple, plus d’amis. Même Cheveux Longs et Yeux Mouillés, les plus terrifiants, les plus redoutables des visiteurs morts, les rejettent. Il commence à se demander si ces visiteurs morts sont bien réels.

Les trois hommes le surprennent. Il ne les voit que lorsqu’ils jaillissent d’une anfractuosité rocheuse et attaquent sa femme à coups de lance. Il les connaît, mais il n’est plus des leurs. L’un d’eux était un frère, un autre un Père Loup. Ils ne sont plus rien pour lui, maintenant, et il se demande comment il a pu les reconnaître.

Avant qu’ils aient pu s’enfuir, l’un des hommes enfonce la pointe taillée au feu d’une lance dans le ventre plein de la femme. Elle tourne sur elle-même, plonge les mains sous les fourrures, pousse un cri, et voilà qu’il a des rochers dans ses mains et les lance, s’empare de l’arme d’un des hommes et frappe à l’aveuglette, crève un œil, chasse les agresseurs qui gémissent comme des chiots.

Il lance un hurlement au ciel, serre sa femme contre lui pendant qu’elle reprend son souffle, puis la porte dans ses bras pour la conduire encore plus haut. Avec ses mains, avec ses yeux, elle lui dit que malgré le sang, malgré la souffrance, son heure est venue. Le nouveau-né veut venir au monde.

Il lève les yeux vers les sommets en quête d’un abri où il verrait naître le nouveau-né. Il y a tellement de sang, bien plus qu’il n’en a jamais vu, sauf quand il a tué un animal. Comme il reprend sa route, ployant sous le poids de sa femme, il jette un regard par-dessus son épaule. Les chamans et les autres ne les suivent plus.

Mitch poussa un cri, se débattit entre les draps. Il se redressa d’un bond, empoigna les couvertures, déconcerté par les meubles et les rideaux. L’espace d’un instant, il ne sut ni qui il était ni où il se trouvait.

Kaye s’assit près de lui et le serra dans ses bras.

— Un rêve ? demanda-t-elle en lui frictionnant les épaules.

— Ouais. Mon Dieu. Je ne suis pas voyant. Ni voyageur temporel. Il ne portait pas de bois. Mais il y avait un feu dans la grotte. Les masques ne collaient pas, eux non plus. Mais ça paraissait si réel.

Kaye le rallongea doucement, caressa ses cheveux trempés de sueur, sa joue râpeuse. Mitch s’excusa de l’avoir réveillée.

— Je ne dormais plus.

— Drôle de façon de t’impressionner.

— Tu n’as pas besoin de m’impressionner. Tu veux en parler ?

— Non. Ce n’était qu’un rêve.

51.

Richmond, Virginie

Dicken ouvrit la portière et descendit de la Dodge. Le docteur Denise Lipton lui tendit un badge. Levant une main pour se protéger de l’éclat du soleil, il considéra le petit écriteau fixé au mur de béton de la clinique : CENTRE VIRGINIA CHATHAM – SANTÉ FÉMININE ET PLANNING FAMILIAL. Un visage les examina brièvement à travers la vitre plombée creusée dans la lourde porte métallique bleue. L’interphone fut activé, et Lipton donna son nom ainsi que celui de son contact à la clinique. La porte s’ouvrit.

Le docteur Henrietta Paskow se tenait campée sur ses jambes solides, sa longue jupe grise et son chemisier blanc accentuant des traits ingrats qui la faisaient paraître plus vieille qu’elle ne l’était.

— Merci d’être venue, Denise. Nous n’avons pas chômé.