Le cœur de Dicken se brisa.
— Vous vous êtes baladé dans le zoo de San Diego avec eux. Vous avez filé un badge à Rafelson pour qu’il puisse s’introduire dans une soirée d’Americol. Tout ça était très convivial. C’est vous qui les avez présentés l’un à l’autre, Christopher ?
— Façon de parler, dit Dicken, surpris par l’intensité de sa tristesse.
— Ce n’était pas très sage. Connaissez-vous l’histoire de cet homme ? demanda Augustine d’un air appuyé. Le profanateur de sépultures préhistoriques ? C’est un cinglé, Christopher.
— Je pensais qu’il pourrait apporter sa contribution au débat.
— Quel est le point de vue qui a sa faveur ?
— Un point de vue défendable, répondit Dicken en détournant les yeux.
La matinée était fraîche, agréable, et l’on observait plusieurs joggeurs sur le mail, faisant un peu d’exercice avant de s’enfermer dans leurs bureaux de fonctionnaires.
— Toute cette histoire sent mauvais. On dirait bien que quelqu’un se prépare à redéfinir la nature du projet, et ça me préoccupe.
— Nous avions une opinion, Mark. Une opinion défendable.
— Marge Cross me dit qu’on commence à parler d’évolution.
— Kaye a proposé une explication où l’évolution entre en ligne de compte. Tout cela est annoncé dans ses articles, Mark… et Mitch Rafelson a fait lui aussi des recherches dans cette direction.
— Marge prévoit des conséquences désastreuses si cette théorie est rendue publique.
Augustine cessa de faire des moulinets et entama des exercices d’assouplissement des muscles cervicaux, croisant les bras devant lui et les faisant aller de droite à gauche tout en tournant la tête en mesure.
— Il n’y a pas de raison que ça aille plus loin, reprit-il. Je vais y mettre fin tout de suite. Ce matin, nous avons reçu un rapport préliminaire de l’institut Paul Ehrlich, en Allemagne, qui a découvert des formes mutantes de SHEVA. Plusieurs formes. Les maladies mutent, Christopher. Nous allons devoir retirer le vaccin du circuit et repartir de zéro. Je vous laisse imaginer ce que deviennent nos espoirs. Mon boulot risque de ne pas survivre à ce genre de bouleversement.
Dicken regarda Augustine faire du surplace, pilonner le sol avec ses pieds. Il s’immobilisa pour reprendre son souffle.
— Demain, il risque d’y avoir ici même vingt ou trente mille manifestants. Il y a eu des fuites et la presse a eu connaissance d’un rapport de la Brigade sur le RU-486.
Dicken sentit quelque chose se tordre, puis exploser en lui, la déception que lui inspiraient Kaye et l’inutilité de son propre travail. Tout ce temps gâché. Impossible de résoudre le problème d’un messager qui mute, qui altère son message. Jamais un système biologique n’accorderait ce genre de contrôle à un messager.
Il s’était trompé. Kaye Lang s’était trompée.
L’agent tapota sa montre, mais Augustine grimaça et secoua la tête, irrité.
— Racontez-moi tout, Christopher, et ensuite, je déciderai si je vous laisse garder votre putain de boulot.
54.
Kaye se dirigea d’un pas assuré vers le siège social d’Americol, jetant au passage un coup d’œil à la tour Bromo-Seltzer – ainsi baptisée parce que son toit avait jadis été orné d’un flacon d’antiacide bleu. On l’avait enlevé plusieurs dizaines d’années auparavant ; aujourd’hui, seul restait le nom.
Elle n’arrivait pas à chasser Mitch de ses pensées, mais, bizarrement, il n’était pas pour elle une source de distraction. Son esprit était concentré ; elle avait une idée bien plus claire de son but. Le jeu de l’ombre et du soleil la séduisit comme elle passait devant les allées séparant les immeubles. La journée était si belle qu’elle pouvait presque ignorer la présence de Benson. Comme à son habitude, celui-ci l’accompagna jusqu’à l’étage des labos, puis se posta entre l’ascenseur et l’escalier, prêt à contrôler tout nouvel arrivant.
Elle entra dans son labo et accrocha son manteau et son sac à main à un râtelier de séchage pour béchers. Cinq de ses six assistants se trouvaient dans la salle voisine, occupés à vérifier les résultats de l’analyse par électrophorèse effectuée durant la nuit. Elle se félicita d’avoir un peu d’intimité.
Elle s’assit à son petit bureau et accéda à l’Intranet d’Americol depuis son ordinateur. En moins de quelques secondes, celui-ci affichait le site du projet « Génome humain » de l’entreprise. La base de données était merveilleusement conçue et facile à consulter, les gènes clés étant identifiés et leurs fonctions soulignées et décrites en détail.
Kaye tapa son mot de passe. Initialement, elle avait isolé sept candidats potentiels susceptibles de s’exprimer sous la forme de particules complètes de HERV infectieux. Celui qu’elle avait jugé le plus viable s’était révélé être associé à SHEVA – un coup de chance, avait-elle pensé sur le moment. Depuis qu’elle travaillait pour Americol, elle avait étudié en détail les six autres, avec l’intention de s’attaquer ensuite à une liste de plusieurs milliers de gènes qui leur étaient probablement apparentés.
Kaye était considérée comme une experte, mais, si son terrain d’étude était le gigantesque monde de l’ADN humain, son domaine d’expertise pouvait se comparer à une série de masures abandonnées dans des villages presque oubliés. Les gènes HERV sont censés être des fossiles, des fragments dispersés dans des brins d’ADN de moins d’un million de bases. Vu la petitesse de ces distances, cependant, les gènes peuvent se recombiner – sauter d’une position à l’autre – avec une relative facilité. L’ADN est en constante agitation : des gènes qui changent de position, formant des petits nœuds ou des fistules d’ADN, et se répliquent, une série de chaînes grouillantes en reconfiguration permanente, pour des raisons encore inconnues de tous. Et pourtant, SHEVA était demeuré remarquablement stable durant des millions d’années.
Les changements qu’elle recherchait étaient à la fois minimes et significatifs.
Si elle avait raison, elle était sur le point de renverser un paradigme scientifique de la première importance, de ruiner un tas de réputations, de déclencher la bataille – ou plutôt la guerre – scientifique du XXIe siècle, et elle ne voulait pas faire partie des premières victimes pour avoir négligé d’enfiler son armure avant de débarquer sur le champ de bataille. Ses spéculations ne suffisaient pas. Une affirmation extraordinaire nécessite des preuves extraordinaires.
Patiemment, espérant ne pas être dérangée pendant une bonne heure, elle compara une nouvelle fois les séquences trouvées dans SHEVA avec celles des six autres candidats. Cette fois-ci, elle examina de près les facteurs de transcription qui déclenchaient l’expression du LPC. Elle vérifia les séquences à plusieurs reprises avant de repérer ce qu’elle savait devoir trouver depuis la veille. Quatre des candidats portaient des facteurs appropriés, tous subtilement différents.
Elle étouffa un hoquet. L’espace d’un instant, elle eut l’impression de se trouver en haut d’une falaise. Les facteurs de transcription devaient correspondre à différentes variétés de LPC. Ce qui signifiait qu’il y avait plus d’un gène codant pour celui-ci.
Plus d’une station sur la radio de Darwin.
La semaine précédente, Kaye avait demandé les séquences les plus précises possible correspondant à une centaine de gènes portés par plusieurs chromosomes. Le responsable du groupe « Génome humain » lui avait dit qu’elles seraient prêtes ce matin. Et il avait bien travaillé. Même à vue d’œil, elle percevait d’intéressantes similitudes. Mais les données étaient si abondantes que l’œil ne suffisait pas à les analyser. Utilisant METABLAST, un logiciel conçu par l’entreprise, elle chercha des séquences plus ou moins homologues à celle du gène LPC connu du chromosome 21. Elle demanda et obtint l’autorisation d’utiliser toute la puissance informatique du bâtiment pendant plus de trois minutes.