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— Je ne pense pas que Saul ait jamais su ce qu’il y avait en toi, déclara Mitch.

Kaye observa quelques instants de silence, vérifiant si elle comprenait le sens de ces propos.

— Non, dit-elle finalement. Il ne pouvait pas le savoir.

— Je sais qui tu es et ce que tu es, reprit Mitch.

— Vraiment ?

— Pas encore, confessa-t-il avec un sourire. Mais j’aimerais l’apprendre.

— Écoute-nous donc ! Dis-moi ce que tu as fait aujourd’hui.

— Je suis allé au YMCA pour vider mon casier. Puis je suis revenu en taxi et j’ai glandé comme un bon gigolo.

— Je parle sérieusement, dit Kaye en lui étreignant la main.

— J’ai passé quelques coups de fil. Demain, je prends le train pour New York afin d’y rencontrer Merton et notre mystérieux Autrichien. Nous nous retrouvons dans un lieu que Merton décrit comme « une maison de maître aussi fantastique que corruptrice ». Ensuite, je reprends le train pour Albany où je passerai mon entretien à l’université.

— Pourquoi une maison de maître ?

— Aucune idée.

— Tu comptes revenir ?

— Si tu veux de moi.

— Oh, que oui ! Tu n’as pas besoin de t’inquiéter sur ce point. Nous ne disposerons pas de beaucoup de temps pour réfléchir, encore moins pour nous inquiéter.

— Les plus beaux amours sont les amours en temps de guerre.

— Demain, ça va être encore pire. Jackson va faire tout un foin.

— Laisse-le faire. À terme, je pense que personne n’arrivera à arrêter ça. À le ralentir, peut-être, mais à l’arrêter, jamais.

55.

Washington, DC

Dicken se trouvait sur les marches du Capitale. Il faisait bon ce soir-là, mais il ne pouvait s’empêcher de frissonner en entendant la rumeur océane de la foule, interrompue par des échos de voix retombant en vagues. Jamais il ne s’était senti aussi isolé, aussi détaché que devant ces cinquante mille êtres humains dont la masse s’étirait du Capitale jusqu’au monument de Washington et au-delà. Elle se pressait contre les barrières érigées au pied des marches, se répandait autour des tentes et des estrades, à l’écoute d’une bonne douzaine d’orateurs, se mouvait lentement telle une soupe dans une gigantesque marmite. Il attrapait au vol des fragments de discours, incomplets mais éloquents : des morceaux de langage cru jetés en pâture à la foule.

Dicken avait passé sa vie à traquer et à chercher à comprendre les maladies qui affectaient ces gens, agissant comme s’il était invulnérable. Grâce à son talent et aussi à sa chance, il n’avait jamais rien attrapé, excepté la dengue, une fièvre redoutable mais non létale. Il s’était toujours considéré comme distinct de ses semblables, supérieur à eux mais compatissant. Illusion d’un imbécile isolé des autres par son éducation et son intelligence.

Il avait appris sa leçon. C’était la masse qui décidait. Si la masse ne pouvait pas comprendre, leur travail – le sien, celui d’Augustine, celui de la Brigade – ne servirait à rien. Et, de toute évidence, la masse ne comprenait pas. Les voix qui dérivaient vers lui évoquaient un gouvernement massacreur d’enfants, dénonçaient avec colère un « génocide du lendemain ».

Un peu plus tôt, il avait envisagé d’appeler Kaye Lang pour retrouver sa contenance, son sens de l’équilibre, mais il n’en avait rien fait. Il en avait fini avec elle, fini et bien fini.

Dicken descendit les marches, croisant des journalistes, des cameramen, des groupes de fonctionnaires, des hommes en complet bleu ou marron, portant lunettes noires et oreillettes. La police et la garde nationale étaient bien décidées à protéger le Capitole du peuple, mais elles laissaient les individus grossir la foule.

Il avait déjà vu quelques sénateurs descendre en rangs serrés pour rejoindre celle-ci. Sans doute avaient-ils compris qu’ils ne pouvaient plus se sentir supérieurs, séparés de leur peuple. Désormais, ils lui appartenaient. Il les avait jugés à la fois opportunistes et courageux.

Dicken enjamba les barrières et se joignit à la foule. Il était temps d’attraper cette fièvre et d’en comprendre les symptômes. Il avait regardé au fond de lui-même, n’appréciant guère ce qu’il y avait vu. Mieux valait être un soldat sur le front, une partie de la masse, ingérer ses mots et ses odeurs, et revenir infecté pour être à son tour analysé, compris, pour être de nouveau utile.

Ce serait une sorte de conversion. La fin de cette séparation si douloureuse. Et si la masse devait le tuer, c’était peut-être ce qu’il méritait pour son détachement et ses échecs.

Les femmes les plus jeunes portaient des masques colorés. Tous les hommes portaient un masque noir ou blanc. Nombre d’entre eux étaient gantés. Une bonne partie étaient vêtus d’un survêtement noir moulant équipé d’un masque à gaz, les prétendus « tenues filtrantes » qui, à en croire leurs fabricants, contenaient le « virus du diable » et l’empêchaient de se répandre.

De ce côté-ci du mail, les gens écoutaient en riant un orateur installé sous une tente – un militant des droits civiques de Philadelphie à la voix grave et mielleuse. Il parlait de pouvoir et de responsabilité, conseillait le gouvernement sur les façons de contrôler l’épidémie, évoquait le lieu où celle-ci avait – peut-être, peut-être – été conçue, à savoir les entrailles secrètes de ce même gouvernement.

— Certains prétendent qu’elle nous vient d’Afrique, mais c’est nous qui sommes malades, pas les Africains. D’autres disent que c’est le diable qui nous a envoyé cette peste, que sa venue a été annoncée et qu’elle doit punir…

Dicken poursuivit sa route jusqu’à ce qu’il arrive dans le champ sonore d’un évangéliste de la télé.

C’était un homme corpulent à la tête carrée, transpirant sous les feux des projecteurs, engoncé dans un complet noir d’homme d’affaires. Il dansait et gesticulait sur son estrade, exhortant les fidèles à prier pour trouver la voie, à regarder à l’intérieur d’eux-mêmes.

Dicken pensa à sa grand-mère, qui avait adoré ce genre de cirque. Il s’éloigna.

Le soir tombait et il sentait la tension monter dans la foule. Quelque part, hors de portée de voix, il s’était passé quelque chose, on avait dit quelque chose. L’obscurité déclencha un changement d’humeur. Des lumières éclairèrent soudain la scène, bariolant la foule d’un orange criard. Il leva les yeux et vit des hélicoptères à une altitude respectueuse, bourdonnant comme des insectes. L’espace d’un instant, il se demanda s’il allait tomber des gaz lacrymogènes, voire des balles, mais le danger ne venait pas des soldats, ni des policiers, ni des hélicos.

Ce fut comme une déferlante.

Il éprouva une faim impatiente, la sentit avancer en raz de marée, espéra que ce qui troublait la foule lui révélerait quelque chose. Mais ce n’était pas vraiment une information. C’était une impulsion, dans un sens puis dans l’autre, et la foule dense l’emporta trois mètres vers le nord, trois mètres vers le sud, comme en une danse frénétique.

Son instinct de survie lui dit qu’il était temps d’oublier son angoisse existentielle, de laisser tomber les conneries psychologiques et de sortir du flot. D’un haut-parleur tout proche, il entendit un avertissement. D’un homme encore plus proche, vêtu d’une tenue filtrante, il entendit un message étouffé :

— Il n’y a pas seulement une maladie. Ils l’ont dit à la télé. Il y a une nouvelle peste.

Une femme d’un certain âge vêtue d’une robe à fleurs avait sur elle une télé portative. Elle la brandit pour le bénéfice de ceux qui l’entouraient, montrant une minuscule tête encadrée s’exprimant d’une voix fluette. Dicken n’entendait pas un seul mot.