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Il se dirigea vers la lisière de la foule, lentement, précautionneusement, comme s’il nageait dans de la nitroglycérine. Sa chemise et sa veste légère étaient trempées de sueur. Quelques autres personnes, des observateurs-nés comme lui, perçurent le changement, et leurs yeux se mirent à briller. La foule s’étouffait dans sa propre confusion. La nuit était noire et humide, les étoiles invisibles, et la lueur orange des projecteurs donnait une nuance amère au mail, aux tentes et aux estrades.

Dicken se retrouva près des marches du Capitole, là où il était une heure plus tôt, séparé d’elles par une épaisseur de vingt ou trente personnes. Des policiers montés, des hommes et des femmes chevauchant de splendides animaux dont la robe paraissait ambrée dans cette lumière irréelle, patrouillaient le long du périmètre, il y en avait des douzaines, plus qu’il n’en avait jamais vu. Les soldats de la garde nationale s’étaient reculés, formant une rangée qui paraissait fragile. Ils n’étaient pas prêts. Ils ne s’attendaient pas à du grabuge ; ils n’avaient ni casques ni boucliers.

Des voix autour de lui, des murmures effarés :

— Impossible…

— Les enfants ont le…

— Mes petits-enfants…

— La dernière génération…

— Livre saint…

— Stop…

Puis un silence terrifiant. Plus que cinq personnes devant Dicken. Impossible d’avancer. Des visages maussades et amers, des moutons, les yeux vides, les mains mobiles. Ignorants. Terrorisés.

Comme il les détestait, comme il aurait voulu les frapper. Imbécile qu’il était ; il ne voulait pas faire partie des moutons.

— Excusez-moi.

Aucune réaction. La masse avait pris sa décision ; il sentait palpiter son cerveau collectif. La masse attendait, résolue, décidée, vacante.

Une lueur à l’est, et Dicken voit le monument de Washington s’illuminer, avaler l’éclat des projecteurs. Un grondement dans le ciel d’un noir d’encre. Des gouttes de pluie. Les visages qui se lèvent.

L’odeur de la foule impatiente. Il faut que ça change. Seule cette idée importait : il faut que ça change.

La pluie tomba à verse. Les mains se levèrent au-dessus des têtes. Sourires. L’eau purifie les visages, les gens se mettent à danser. D’autres les bousculent, et ils s’arrêtent, consternés.

Soudain, la foule expulsa Dicken dans un spasme, et il se retrouva face à un policier devant la barrière.

— Seigneur ! fit le policier en reculant de trois pas, et la foule renversa les barrières.

Les cavaliers tentèrent de la repousser en pénétrant en elle. Une femme hurla. La foule bondit et engloutit les policiers, montés ou à pied, avant qu’ils aient pu lever leurs matraques ou dégainer leurs armes. Poussé contre les marches, un cheval trébucha, retombant sur la foule, envoyant son cavalier dans les airs.

— Fonctionnaire gouvernemental ! hurla Dicken.

Il monta quatre à quatre les marches du Capitole, passant entre les gardiens, qui l’ignorèrent. Il secouait la tête en riant, ravi d’être libre, attendant le début de la vraie bataille. Mais la foule était sur ses talons, et il eut tout juste le temps de s’enfuir à nouveau, loin du peuple, des coups de feu, loin de cette masse moite, grouillante et puante.

56.

New York

Mitch était à Penn Station lorsqu’il vit la manchette du Daily News.

ÉMEUTE AU CAPITOLE

Le Sénat saccagé

Quatre sénateurs tués ; plusieurs douzaines de morts, des milliers de blessés

Kaye et lui avaient passé la nuit à dîner aux chandelles et à faire l’amour. Très romantique, très loin des réalités. Ils s’étaient séparés à peine une heure plus tôt ; Kaye était en train de s’habiller, choisissant ses vêtements avec soin, s’attendant à vivre une journée difficile.

Il acheta le journal et monta dans le train. Alors qu’il s’asseyait et commençait à lire, la rame se mit en branle, prit de la vitesse, et il se demanda si Kaye était en danger, si l’émeute avait été spontanée ou organisée, si cela avait une importance quelconque.

Le peuple avait parlé, ou plutôt grondé. Assez d’échecs, assez d’inaction à Washington. Le président était en réunion avec les conseillers à la sécurité, les chefs d’état-major, les représentants de divers comités, le ministre de la Justice. Mitch interpréta cette agitation comme le prélude prudent à une proclamation de la loi martiale.

Que faisait-il dans ce train ? Il ne voyait pas en quoi Merton pouvait lui être utile, leur être utile ; et il ne se voyait pas en train de donner des cours sur les fossiles, de devenir lui-même un fossile, sans jamais pouvoir refaire des fouilles.

Mitch replia le journal, le posa sur son siège et se dirigea vers le téléphone public installé en bout de rame. Il composa le numéro de Kaye, mais elle était déjà partie et il ne pensait pas qu’il serait très avisé de l’appeler à Americol.

Il inspira à fond, s’efforça de se calmer et regagna son siège.

57.

Baltimore

Il était dix heures lorsque Dicken retrouva Kaye à la cafétéria d’Americol. La conférence était prévue pour dix-huit heures et la liste des participants s’était allongée : on attendait notamment le vice-président et le conseiller scientifique de la présidence.

Dicken avait mauvaise mine. Il n’avait pas dormi de la nuit.

— C’est moi qui perds la boule, maintenant, dit-il. Je crois que le débat est clos. Nous sommes hors course, nous sommes à la porte. Nous pouvons encore crier un peu, mais personne ne nous écoutera.

— Et l’aspect scientifique ? demanda Kaye d’un ton plaintif. Vous avez pourtant essayé de nous remettre sur les rails après cette histoire d’herpès.

— SHEVA mute.

Dicken souligna son propos en tapant sur la table.

— Je vous ai déjà expliqué ce point, insista Kaye.

— Tout ce que vous m’avez montré, c’est que SHEVA a muté il y a longtemps. Ce n’est qu’un rétrovirus humain, un vieux rétrovirus, avec une méthode de reproduction lente mais astucieuse…

— Christopher…

— Vous allez être entendue. (Dicken vida sa tasse de café et se leva.) Ce n’est pas à moi qu’il faut expliquer les choses. C’est à eux.

Kaye le regarda, partagée entre la colère et l’étonnement.

— Pourquoi changer d’avis après tout ce temps ?

— J’ai commencé par traquer un virus. Vos articles, votre travail suggéraient qu’il s’agissait d’autre chose. Tout le monde peut se tromper. Notre tâche est de chercher des preuves, et, quand ces preuves sont irréfutables, nous devons abandonner nos petites idées si précieuses.

Kaye se leva à son tour et agita l’index.

— Ce n’est pas seulement une question de science, hein ?

— Bien sûr que non. J’étais sur les marches du Capitole, Kaye. J’aurais pu finir comme un de ces pauvres types, criblé de balles ou battu à mort.

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Vous avez bien recontacté Mitch après notre rencontre à San Diego ?

— Non.

— Pourquoi ?

Dicken lui rendit son regard noir.

— Après ce qui s’est passé hier soir, toutes les considérations personnelles deviennent triviales, Kaye.