— Ah bon ?
Dicken croisa les bras.
— Jamais je n’aurais pu présenter Mitch à quelqu’un comme Augustine sans nous casser la baraque. Mitch avait des informations intéressantes, mais tout ce qu’elles prouvent, c’est que SHEVA est parmi nous depuis longtemps.
— Il croyait en nous.
— Il croit davantage en vous, je pense, répliqua Dicken en détournant les yeux.
— Et ça a affecté votre jugement ?
Dicken s’emporta.
— Est-ce que ça n’aurait pas affecté le vôtre ? Je ne peux pas aller pisser sans que quelqu’un fasse un rapport sur le temps que ça me prend. Mais vous, vous faites monter Mitch dans votre appartement.
Kaye se rapprocha dangereusement de lui.
— Augustine vous a dit que j’avais couché avec Mitch ?
Dicken tenait à son espace vital. Il repoussa doucement Kaye et fit un pas de côté.
— Ça ne me plaît pas, à moi non plus, mais c’est comme ça que ça se passe !
— Qui vous l’a dit ? Augustine ?
— Augustine est brûlé, lui aussi. Nous sommes en pleine crise. Enfin, Kaye, ça devrait être évident pour tout le monde.
— Je n’ai jamais dit que j’étais une sainte, Christopher ! Quand vous m’avez embarquée dans cette histoire, je ne pensais pas que vous me laisseriez tomber.
Dicken baissa la tête, regarda d’un côté, puis de l’autre, visiblement déchiré par la colère et la souffrance.
— Je pensais que vous seriez ma partenaire.
— Quel genre de partenaire, Christopher ?
— Un… un soutien. Une égale sur le plan intellectuel.
— Une maîtresse ?
L’espace d’un instant, l’expression de Dicken fut celle d’un petit garçon venant d’apprendre une catastrophe. Il lança à Kaye un regard empreint de tristesse et de regret. Il était si fatigué qu’il pouvait à peine tenir debout.
Kaye recula d’un pas et réfléchit. Elle n’avait rien fait pour lui donner de faux espoirs ; elle ne s’était jamais considérée comme une beauté fatale, irrésistible aux yeux des hommes. Il lui était impossible d’appréhender la profondeur des sentiments de celui-ci.
— Jamais vous ne m’avez dit que vous éprouviez autre chose que de la curiosité, lui dit-elle.
— Je ne suis jamais assez rapide, et je ne dis jamais ce que je pense. Si vous ne vous êtes doutée de rien, je ne vous en veux pas.
— Mais vous avez souffert de me voir choisir Mitch.
— Oui, je ne vais pas le nier. Cependant, cela n’affecte pas mon jugement scientifique.
Kaye fit le tour de la table en secouant la tête.
— Que pouvons-nous sauver de ce désastre ?
— Vous pouvez présenter vos preuves. Mais je pense qu’elles ne convaincront personne.
Il se retourna et sortit de la cafétéria.
Kaye rapporta son plateau sur la chaîne. Elle consulta sa montre. Ce qu’il lui fallait, c’était un contact personnel, un face à face ; une conversation avec Luella Hamilton. Elle avait le temps de faire un aller-retour au NIH avant la réunion.
Arrivée à la réception, elle commanda une voiture de fonction.
58.
Mitch émergea du chapiteau blanc qui protégeait l’antique gare de Beresford. Il leva une main pour se protéger les yeux du soleil matinal et contempla un massif de jonquilles près d’un conteneur à ordures rouge vif. Il était le seul passager à être descendu dans la petite ville.
L’air sentait la graisse chaude, le bitume et l’herbe fraîchement tondue. Il chercha des yeux un comité d’accueil, s’attendant à apercevoir Merton. La ville, visible de l’autre côté de la voie ferrée et accessible par une passerelle, se réduisait à une enfilade de boutiques et au parking Amtrak.
Une Lexus noire s’engagea dans celui-ci, et Mitch vit un homme aux cheveux roux en descendre, se tourner dans sa direction et lui faire un signe de la main.
— Il s’appelle William Daney. La plus grande partie de la ville lui appartient – enfin, disons plutôt à sa famille. Leur domaine, qui se trouve à dix minutes d’ici, est aussi somptueux que le palais de Buckingham. Dans ma naïveté, j’avais oublié que l’Amérique elle aussi a ses aristocrates – ceux qui aiment dépenser leur fric d’étrange façon.
Mitch écoutait le journaliste tandis que celui-ci négociait une étroite route sinueuse bordée de chênes et d’érables également superbes, dont les feuilles étaient d’un vert si vif qu’il se serait cru dans un film. Le soleil déversait des flaques d’or sur la chaussée. Cela faisait cinq minutes qu’ils n’avaient pas vu de voiture.
— Daney était autrefois un yachtman. Il a dépensé des millions de dollars à se construire un bateau parfait, il a perdu quelques courses. C’était il y a plus de vingt ans. Ensuite, il a découvert l’anthropologie. Le problème, c’est qu’il a horreur de se salir les mains. Il adore l’eau mais déteste la terre, et par conséquent les fouilles. J’adore conduire en Amérique. Mais dans ce coin, on se croirait en Angleterre. Je pourrais presque… (Merton se déporta un instant sur la file de gauche) suivre mon instinct. (Il s’empressa de revenir à droite, lança un sourire à Mitch.) Ces émeutes sont regrettables. L’Angleterre est encore calme, mais je m’attends à un changement de gouvernement d’une minute à l’autre. Notre cher Premier ministre n’a toujours rien compris. Il persiste à croire que le passage à l’euro est son plus gros souci. En fait, il est dégoûté par les aspects gynécologiques du dossier. Comment va Mr. Dicken ? Et Ms. Lang ?
— Ça va.
Il tenait à en savoir plus avant de se montrer trop bavard. Il aimait bien Merton, le trouvait intéressant, mais il n’avait aucune confiance en lui. Ce type en savait apparemment beaucoup sur sa vie privée, et ça ne lui plaisait pas.
La « maison de maître » apparut sous la forme d’un édifice en pierre grise, haut de trois étages, à l’extrémité d’une allée en brique rouge flanquée de pelouses superbement entretenues, aussi impeccables que des terrains de golf. Quelques jardiniers s’affairaient à tailler les haies, et une vieille dame vêtue de jodhpurs et coiffée d’un chapeau de paille salua Merton au passage.
— Mrs. Daney, la maman de notre hôte, expliqua-t-il en lui rendant son salut. Demeure dans la maison du jardinier. Vieille dame sympathique. Visite rarement les appartements de son fils.
Merton se gara devant l’imposant escalier de pierre menant à une double porte.
— Tout le monde est arrivé. Vous, moi, Daney et Herr Professor Friedrich Brock, anciennement de l’université d’Innsbruck.
— Brock ?
— Oui. (Sourire de Merton.) Il dit qu’il vous a déjà rencontré.
— Exact. Une fois.
La double porte s’ouvrait sur un grand vestibule peuplé d’ombres, aux murs lambrissés de bois sombre. Trois rayons de soleil parallèles tombaient d’une verrière sur un sol de pierre noirci par les ans, découpant un gigantesque tapis chinois au milieu duquel se dressait une table ronde disparaissant sous les fleurs. Près de cette table, dans l’obscurité, se tenait un homme.
— William, voici Mitch Rafelson, dit Merton en prenant Mitch par le bras pour le conduire.
L’homme dans l’ombre tendit une main vers un rayon de soleil, et trois grosses bagues étincelèrent sur ses doigts épais. Mitch serra cette main avec fermeté. Âgé d’une cinquantaine d’années, Daney avait un visage bronzé, des yeux marron, des cheveux d’un jaune tirant sur le blanc et un front wagnérien. Ses petites lèvres étaient promptes à sourire et ses joues aussi lisses que celles d’un bébé. Les épaulettes de son blazer gris accentuaient sa carrure, et ses bras paraissaient musclés.