— C’est un honneur de faire votre connaissance, monsieur, déclara-t-il. J’aurais acheté vos momies si vos amis les avaient proposées à la vente, vous savez. Ensuite, j’en aurais fait don à Innsbruck. Je l’ai dit à Herr Professor Brock, et il m’a donné l’absolution.
Mitch eut un sourire poli. Il était venu ici pour rencontrer Brock.
— En réalité, William ne possède pas de restes humains, dit Merton.
— Je me contente de reproductions, de moulages et de sculptures, renchérit Daney. Je ne suis pas un scientifique, seulement un amateur, mais j’espère faire honneur au passé en m’efforçant de le comprendre.
— Allons dans le hall de l’Humanité, dit Merton avec un geste plein d’emphase.
Daney hocha fièrement la tête et ouvrit la marche.
Le hall en question occupait une ancienne salle de bal dans l’aile est de l’édifice. Mitch n’avait jamais rien vu de tel excepté dans un musée : plusieurs douzaines de vitrines, disposées en rangées, séparées par des allées moquettées, contenant des moulages et des répliques de tous les grands spécimens de l’anthropologie. Australopithecus afarensis et robustus ; Homo habilis et erectus. Mitch dénombra seize squelettes de Neandertaliens, tous montés de façon professionnelle, plus six reconstitutions sous la forme de statues de cire. On ne s’était pas soucié de ménager les prudes : toutes ces statues étaient nues et glabres, faisant abstraction des spéculations relatives au système pileux et à la vêture des hommes de Neandertal.
Des alignements de singes sans poils, éclairés par des projecteurs à l’éclat calibré, fixaient Mitch d’un regard vide.
— Incroyable, dit-il malgré lui. Pourquoi n’ai-je jamais entendu parler de vous, Mr. Daney ?
— Je ne suis connu que de quelques personnes. La famille Leakey, celle de Björn Kurtén, deux ou trois autres. Mes amis les plus proches. Je sais que je suis un excentrique, mais je n’aime pas m’en vanter.
— À présent, vous faites partie des élus, dit Merton à Mitch.
— Le professeur Brock nous attend dans la bibliothèque.
Daney ouvrit à nouveau la marche. Mitch aurait bien aimé s’attarder dans le hall. Les sculptures de cire étaient superbes, et les reproductions des spécimens de premier ordre, presque impossibles à distinguer de leurs modèles.
— Non, en fait, je suis ici. J’étais trop impatient. (Brock apparut derrière une vitrine et s’avança.) J’ai l’impression de vous connaître, docteur Rafelson. Et nous avons des amis communs, n’est-ce pas ?
Mitch serra la main de Brock sous les yeux approbateurs d’un Daney rayonnant. Ils gagnèrent la bibliothèque distante de plusieurs dizaines de mètres, un exemple parfait de l’élégance édouardienne, aménagée sur trois niveaux et pourvue de galeries reliées par deux passerelles en fer forgé. Face à l’unique et gigantesque fenêtre, qui donnait sur le nord, étaient accrochées deux peintures représentant le Yosemite Park et les Alpes par temps spectaculaire.
Ils s’assirent autour d’une grande table ronde occupant le milieu de la salle.
— Ma première question est la suivante, commença Brock. Est-ce que vous rêvez d’eux, docteur Rafelson ? Parce que moi, j’en rêve souvent.
Daney servit lui-même le café, qu’une jeune femme vêtue de noir, trapue et d’allure sombre, avait apporté sur une table roulante. Chacun des convives avait une tasse Flora Danica faisant partie d’une série décorée de plantes microscopiques danoises inspirée de gravures scientifiques du XIXe siècle. Mitch examina sa sous-tasse, ornée de trois dinoflagellés superbement rendus, et se demanda comment il dépenserait son argent s’il devenait immensément riche.
— Je ne crois pas à ces rêves, reprit Brock. Mais ces individus me hantent.
Mitch considéra le petit groupe qui l’entourait, incapable de déterminer ce qu’on attendait de lui. Il était fort possible que son association avec Daney, Brock et même Merton lui soit en fin de compte nuisible. Peut-être avait-il déjà trop donné dans ce registre.
Merton perçut son malaise.
— Cette réunion est complètement privée et sera tenue secrète, déclara-t-il. Je n’ai aucune intention de répéter ce qui sera dit ici.
— À ma demande, ajouta Daney en arquant les sourcils pour souligner son propos.
— Je tenais à vous dire que vous aviez vu juste en contactant certaines personnes et en cherchant à en savoir davantage sur nos recherches, dit Brock. Mais je viens d’être dégagé de mes responsabilités en ce qui concerne les momies des Alpes. Le débat s’est déplacé sur le plan personnel, et il est devenu dangereux pour nos carrières à tous.
— Le docteur Brock pense que ces momies représentent la première preuve irréfutable d’une spéciation humaine, dit Merton, espérant faire avancer la discussion.
— D’une subspéciation, en fait, corrigea Brock. Mais le concept d’espèce est devenu fort vague au fil des décennies, n’est-ce pas ? La présence de SHEVA dans leurs tissus nous évoque quelque chose, non ?
Daney se pencha en avant, les joues et le front rougis par l’intensité de sa passion.
Mitch décida d’oublier ses réticences en présence de ces compagnons de route.
— Nous avons trouvé d’autres exemples, annonça-t-il.
— Oui, c’est ce que j’ai entendu dire, par Oliver et par Maria Konig, de l’université du Washington.
— Je n’ai rien découvert personnellement, précisa Mitch, j’ai fait appel à d’autres personnes. Mes actions m’ont compromis et je n’ai guère été efficace.
Brock balaya d’un geste cet acte de contrition.
— Quand je vous ai appelé à Innsbruck, je vous avais pardonné votre erreur. Je comprenais votre point de vue, et votre récit sonnait juste.
— Merci, fit Mitch, sincèrement ému.
— Je m’excuse de ne pas m’être identifié ce jour-là, mais vous comprenez mes raisons, j’espère.
— Oui.
— Dites-moi ce qui va se passer, intervint Daney. Est-ce qu’ils vont rendre publiques leurs découvertes sur les momies ?
— En effet, dit Brock. Ils vont dire qu’il y a eu contamination, que les momies ne sont pas apparentées. Les Neandertaliens vont être étiquetés Homo sapiens alpinensis, et le nouveau-né sera envoyé en Italie pour être étudié par d’autres spécialistes.
— C’est ridicule ! s’exclama Mitch.
— Oui, et cet écran de fumée ne tiendra pas éternellement, mais, au cours des prochaines années, ce sont les conservateurs, les plus fanatiques d’entre eux, qui tiendront le haut du pavé. Ils donneront des informations au compte-gouttes, uniquement à ceux qui souhaitent préserver le statu quo, à ceux qui sont dans leur camp, comme des érudits zélés défendant les manuscrits de la mer Morte. Ils espèrent préserver leurs carrières sans avoir à affronter une révolution susceptible de détruire leurs théories et leurs propres personnes.
— C’est incroyable, intervint Daney.
— Non, c’est humain, et l’objet de nos études est bien l’être humain, non ? Notre femelle n’a-t-elle pas été blessée par quelqu’un qui ne voulait pas que son bébé voie le jour ?
— Nous ne le savons pas avec certitude, dit Mitch.
— En effet, concéda Brock. Mais je me réserve le droit d’entretenir mes propres croyances irrationnelles, ne serait-ce que pour me défendre contre les fanatiques. Cette séquence ne figure-t-elle pas dans votre rêve, sous une forme ou une autre, comme si ces événements étaient enfouis dans notre sang ?