Mitch acquiesça.
— Peut-être est-ce le péché originel de notre espèce : nos ancêtres neandertaliens souhaitaient arrêter le progrès, conserver leur position unique… en tuant les nouveaux enfants, ceux qui allaient devenir ce que nous sommes. Et, aujourd’hui, peut-être que nous faisons la même chose, non ?
Daney secoua la tête en grondant doucement. Mitch observa sa réaction avec intérêt puis se tourna vers Brock.
— Vous avez sûrement examiné les résultats de l’analyse ADN. Tout le monde devrait avoir le droit d’en faire autant.
Brock se pencha et attrapa un attaché-case. Il le tapota d’un air entendu.
— J’ai le matériel ici, sur DVD-ROM – fichiers graphiques, tableurs, résultats transmis par différents labos de la planète. Oliver et moi allons publier l’ensemble sur le Net, exposer le complot et attendre les réactions.
— Ce que nous voulons faire, c’est monter un dossier en béton, ajouta Merton. Présenter les preuves irréfutables montrant que l’évolution revient frapper à notre porte.
Mitch se mordilla les lèvres, abîmé dans sa réflexion.
— Avez-vous parlé à Christopher Dicken ?
— Il m’a dit qu’il ne pouvait pas m’aider, répondit Merton.
Mitch sursauta.
— La dernière fois que je lui ai parlé, il paraissait enthousiaste, je dirai même déterminé.
— Il a changé d’avis, dit le journaliste. Nous devons recruter le docteur Lang. Je crois pouvoir convaincre certaines personnes de l’université du Washington, en particulier le docteur Konig et le docteur Packer, et peut-être un ou deux biologistes évolutionnaires.
Daney hocha la tête avec passion.
Merton se tourna vers Mitch. Il plissa les lèvres et s’éclaircit la gorge.
— À vous voir, on dirait que vous n’êtes pas d’accord.
— Nous ne pouvons pas nous lancer dans une telle entreprise comme des étudiants dans un débat de club scientifique.
— Je croyais que vous étiez un fonceur, dit Merton sur un ton de reproche.
— Erreur. Je suis prudent et je fais les choses dans les règles. C’est la vie qui me fonce dessus.
Daney se fendit d’un large sourire.
— Bien dit. Moi, je suis prêt à me lancer dans l’expérience.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Merton.
— C’est une occasion fantastique. J’aimerais trouver une volontaire et avoir un de ces nouveaux humains dans ma famille.
Il y eut un long silence, Merton, Brock et Mitch se retrouvant incapables de formuler une réponse quelconque.
— C’est une idée intéressante, murmura finalement le journaliste, qui lança à Mitch un regard interrogateur.
— Si nous essayons de déclencher une tempête hors du château, nous risquons de fermer plus de portes que nous n’en ouvrirons, admit Brock.
— Mitch, fit Merton, visiblement impressionné. Expliquez-nous comment nous devrions nous y prendre… en suivant les règles.
— Rassemblons un groupe d’authentiques experts. (Mitch réfléchit quelques instants.) Packer et Maria Konig, c’est un bon début. Recrutons les autres parmi leurs collègues et leurs contacts – des généticiens et des biologistes moléculaires de l’université du Washington, du NIH, d’une demi-douzaine d’autres universités, de centres de recherche. Oliver, vous connaissez probablement les gens auxquels je pense… peut-être mieux que moi.
— Les biologistes évolutionnaires les plus progressistes, précisa Merton, plissant le front comme s’il venait de prononcer un oxymoron. Pour le moment, ça se limite aux biologistes moléculaires et à quelques paléontologues choisis comme Jay Niles.
— Je ne connais que des conservateurs, lança Brock. Je n’ai pas fréquenté le bon groupe à Innsbruck.
— Il nous faut une fondation scientifique, fit remarquer Mitch. Un quorum impressionnant de scientifiques respectés.
— Ça prendra des semaines, des mois peut-être, dit Merton. Tout le monde a une carrière à protéger.
— Et si nous financions davantage de recherches dans le secteur privé ? proposa Daney.
— C’est là que Mr. Daney pourrait nous être utile, intervint Merton, tournant vers l’intéressé des yeux intenses sous ses sourcils broussailleux. Vous avez les ressources nécessaires pour organiser une conférence d’envergure, et c’est exactement ce qu’il nous faut en ce moment. Pour contrer les déclarations publiques de la Brigade.
Le visage de Daney s’assombrit.
— Combien cela coûterait-il ? Des centaines de milliers de dollars, des millions ?
— La première estimation plutôt que la seconde, répondit Merton en gloussant.
Daney les regarda d’un air troublé.
— Pour de telles sommes, il me faudra l’autorisation de mère.
59.
— Je l’ai laissée partir, dit le docteur Lipton en s’asseyant derrière son bureau. Elles sont toutes parties, d’ailleurs. Le directeur des recherches m’a confirmé que nous avions suffisamment d’informations pour faire des recommandations à nos patientes et mettre un terme aux expériences.
Kaye la fixa d’un air consterné.
— Vous… vous les avez autorisées à quitter la clinique, à rentrer chez elles ?
Lipton opina, les mâchoires serrées.
— Ce n’est pas moi qui ai pris cette décision, Kaye. Mais j’étais d’accord. Nous avions dépassé nos limites éthiques.
— Et si elles ont besoin d’assistance à leur domicile ?
Lipton baissa les yeux.
— Nous les avons averties que leurs enfants risquaient de présenter des malformations à la naissance et de ne pas survivre. Nous avons renvoyé chacune d’elles au service de consultations de l’hôpital le plus proche de sa résidence. Nous prendrons tous les frais en charge, même s’il y a des complications. En particulier s’il y en a. Elles sont toutes dans la période d’efficacité.
— Elles prennent le RU-486 ?
— C’est le choix qu’elles ont fait.
— Ce n’est pas notre politique, Denise.
— Je sais. Six d’entre elles en ont fait la demande. Elles souhaitaient avorter. Nous ne pouvions pas continuer plus avant.
— Leur avez-vous dit…
— Kaye, nos instructions sont claires comme le cristal. Si nous jugeons que l’enfant met en danger la vie de la mère, nous donnons à celle-ci le moyen d’interrompre sa grossesse. Je suis en faveur du droit de choisir.
— Bien sûr, Denise, mais…
Kaye se retourna, parcourut du regard le bureau si familier, les graphiques, les images de fœtus à divers stades de la croissance.
— Je n’arrive pas à le croire, reprit-elle.
— Augustine nous a demandé de ne pas leur donner du RU-486 tant qu’une politique claire n’aurait pas été adoptée. Mais c’est le directeur des recherches cliniques qui décide.
— Très bien. Laquelle n’a pas demandé la pilule du lendemain ?
— Luella Hamilton. Nous la lui avons donnée, elle nous a promis de consulter régulièrement son pédiatre, mais elle ne l’a pas prise sous notre supervision.
— Tout est fini, alors ?
— Nous nous sommes retirés de la course, murmura Lipton. Nous n’avions pas le choix. Quoi que nous fassions, nous allons être attaqués, sur le plan politique ou sur celui de l’éthique. Nous avons choisi de respecter notre éthique et d’aider nos patientes. Si nous avions attendu aujourd’hui… Nous avons reçu de nouveaux ordres du secrétaire des HHS. Défense de recommander l’avortement, défense de prescrire le RU-486. Nous avons tiré notre épingle du jeu juste à temps.