— Pas un désaccord, dit Jackson d’une voix acide. Un schisme.
— Docteur Lang, on m’a informé que vous ne partagiez pas certaines des opinions exprimées par le docteur Jackson et par Mark Augustine. Pourriez-vous expliciter et clarifier votre point de vue afin que nous puissions en juger ?
Kaye resta interdite quelques secondes puis réussit à se lever.
— Je ne pense pas qu’un examen impartial soit possible aujourd’hui, monsieur. Apparemment, je suis la seule personne dans cette pièce dont l’opinion soit incompatible avec la déclaration officielle que vous préparez de toute évidence.
— La solidarité s’impose à nous, mais la justice également, répliqua le conseiller scientifique. J’ai lu vos articles sur les HERV, Ms. Lang. Votre travail était fondamental et brillant. Il y a des chances que vous soyez sélectionnée pour le prix Nobel. Si vous êtes en désaccord avec nous, nous devons vous écouter et nous y sommes préparés. Je regrette que nous n’ayons pas plus de temps à vous consacrer. Je le regrette sincèrement.
Il lui fit signe de s’avancer vers le pupitre. Kaye s’exécuta. Phillips s’écarta.
— J’ai exprimé mon opinion lors de nombreuses conversations avec le docteur Dicken, et lors d’une conversation que j’ai eue avec Ms. Cross et le docteur Jackson, commença Kaye. Ce matin, j’ai réuni une série d’articles allant dans mon sens, dont certains de ma main, ainsi que des preuves glanées dans le projet « Génome humain » ou dans des domaines tels que la biologie évolutionnaire et même la paléontologie.
Elle ouvrit son attaché-case et tendit les feuillets reliés à Nilson, qui les passa à sa gauche.
— Je n’ai pas encore élaboré de synthèse susceptible d’unifier mes théories. (Kaye attrapa le verre d’eau que lui tendait Augustine et en but une gorgée.)
Les informations résultant de l’étude des momies d’Innsbruck n’ont pas encore été rendues publiques.
Jackson leva les yeux au ciel.
— Je dispose de rapports préliminaires afférents aux preuves rassemblées par le docteur Dicken en Turquie et en République géorgienne.
Elle parla pendant vingt minutes, soulignant les détails précis de son travail sur les éléments transposables et le HERV-DL3. Elle conclut tant bien que mal en décrivant la façon dont elle avait identifié plusieurs versions du LPC le jour même où Jackson lui avait annoncé que SHEVA était en train de muter.
— Je pense que SHEVA-X est un programme de rechange, déclenché suite à l’incapacité de la transmission latérale à produire des enfants viables. Les grossesses du second stade induites par SHEVA-X ne seront pas vulnérables à l’interférence virale de l’herpès. Elles produiront des enfants sains et viables. Je n’ai aucune preuve directe de ce que j’affirme ; à ma connaissance, aucun enfant de ce type n’est encore né. Mais je ne pense pas que nous aurons à attendre longtemps. Nous devrions nous y préparer.
Quoique heureusement surprise par la cohérence de son discours, Kaye savait malheureusement qu’elle ne parviendrait pas à infléchir le cours des événements. Augustine l’observait attentivement – avec une certaine admiration, se dit-elle –, et il lui adressa un bref sourire.
— Merci, docteur Lang, dit Phillips. Des questions ?
Frank Shawbeck leva la main.
— Le docteur Dicken partage-t-il vos conclusions ?
L’intéressé s’avança.
— Je les ai partagées pendant un temps. Des éléments portés récemment à ma connaissance m’ont convaincu que j’étais dans l’erreur.
— Quels éléments ? lança Jackson.
Augustine l’avertit d’un signe de la main, mais le laissa s’exprimer.
— Je pense que SHEVA est en train de muter comme n’importe quel organisme pathogène. Rien ne m’autorise à penser que ce n’en est pas un.
— Docteur Lang, dit Shawbeck, est-il exact que certaines formes de HERV, que l’on supposait jusqu’ici non infectieuses, ont été associées à certains types de tumeurs ?
— Oui, monsieur. Mais elles sont également exprimées sous des formes non infectieuses dans bien d’autres tissus, y compris le placenta. Ce n’est que maintenant que nous avons l’occasion de comprendre les nombreux rôles joués par ces rétrovirus endogènes.
— Nous ne comprenons pas leur présence dans notre génome, dans nos tissus, n’est-ce pas, docteur Lang ? demanda Augustine.
— Jusqu’à maintenant, nous ne connaissions aucune théorie susceptible d’expliquer leur présence.
— Excepté leur action en tant qu’organismes pathogènes ?
— Nombre de substances présentes dans notre corps, quoique positives et nécessaires, sont également parfois impliquées dans une action pathogène, répondit Kaye. Les oncogènes sont des gènes nécessaires qui peuvent aussi entraîner le déclenchement de cancers.
Jackson leva la main.
— J’aimerais prolonger cette discussion en l’abordant dans une perspective évolutionnaire. Bien que je ne sois pas un biologiste évolutionnaire, et que je n’en aie même jamais interprété un à la télé…
Des gloussements montèrent de l’assistance, mais Shawbeck et le vice-président restèrent de marbre.
— … je pense avoir bien assimilé le paradigme que l’on m’a enseigné à l’école et à la fac. Ce paradigme dit que l’évolution procède par mutations aléatoires au sein du génome. Ces mutations altèrent la nature des protéines ou des autres composants exprimés par notre ADN, et elles sont en général nuisibles à l’organisme, dans lequel elles entraînent la maladie et la mort. Cependant, sur une échelle de temps assez grande, et dans des conditions variables, les mutations peuvent également créer des formes conférant un avantage à l’organisme. Ai-je raison, jusqu’ici, docteur Lang ?
— Tel est bien le paradigme, reconnut Kaye.
— Ce que vous semblez sous-entendre, cependant, c’est l’existence d’un mécanisme jusque-là inconnu par lequel le génome prend le contrôle de sa propre évolution, comme s’il percevait le moment où il convient de procéder à un changement. Exact ?
— À peu près. Je pense que notre génome est bien plus astucieux que nous. Il nous a fallu des dizaines de millénaires pour arriver à un point où nous pouvons espérer comprendre le fonctionnement de la vie. Les espèces terrestres évoluent depuis des milliards d’années, par la compétition et la coopération. Elles ont appris à survivre dans des conditions que nous sommes à peine capables d’imaginer. Même le plus conservateur des biologistes sait que différents types de bactéries peuvent coopérer et apprendre les unes des autres… mais nous sommes désormais nombreux à comprendre que différentes espèces métazoaires, des plantes et des animaux comme nous, font plus ou moins la même chose en jouant leurs rôles dans un écosystème. Les espèces terrestres ont appris à anticiper les changements climatiques et à y réagir à l’avance, à s’y adapter, et je crois que, dans notre cas, notre génome est en train de réagir au changement social et au stress qu’il entraîne.
Jackson fit semblant de méditer cette déclaration avant de demander :
— Si vous étiez directrice de thèse et que l’un de vos étudiants vous proposait de travailler sur cette possibilité, est-ce que vous l’y encourageriez ?
— Non, répondit Kaye avec franchise.
— Pourquoi ?
— Il s’agit là d’un point de vue qui n’est guère défendu. L’évolution est un domaine de la biologie où l’ouverture d’esprit est plutôt rare, et seuls les scientifiques les plus audacieux contestent le paradigme de la théorie synthétique darwinienne. Un simple étudiant ne devrait pas s’engager sur ce terrain.