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Dicken entendit Kaye se disputer avec son garde du corps. Il se dirigea vers le bout du couloir pour voir ce qui se passait, mais ils étaient déjà dans l’ascenseur, et la porte de celui-ci s’était refermée quand il arriva devant elle.

Une fois parvenue au rez-de-chaussée, Kaye se dressa de toute sa taille et, les poings sur les hanches, se mit à beugler :

— Je ne veux pas de votre protection ! Je n’en veux plus ! Je vous ai déjà dit que…

— Je n’ai pas le choix, m’dame, dit Benson sans se démonter. Nous sommes en état d’alerte. Vous ne pouvez pas regagner votre appartement tant que nous n’aurons pas reçu des renforts, et ça va prendre au moins une heure.

Les gardes chargés de la sécurité du bâtiment verrouillaient les portes et mettaient les barrières en position. Kaye pivota sur elle-même, les vit s’affairer, vit les badauds curieux au-dehors. Un rideau de fer tombait lentement sur l’entrée principale.

— Puis-je donner un coup de fil ?

— Pas maintenant, Ms. Lang. Je m’excuserais platement si c’était ma faute, vous le savez.

— Oui, comme la fois où vous avez dit à Augustine qui je recevais chez moi ?

— C’est le portier qu’ils ont interrogé, Ms. Lang, pas moi.

— Alors, maintenant, c’est eux contre nous, hein ? Je veux aller dehors, avec de vrais gens, pas ici…

— Ils pourraient vous reconnaître, donc, c’est non.

— Mais bon sang, Karl, je viens de démissionner ! L’agent écarta les mains et secoua fermement la tête : aucune importance.

— Où est-ce que je vais aller, alors ?

— On va vous mettre avec les autres chercheurs, dans la salle à manger du personnel d’encadrement.

— Avec Jackson ?

Kaye se mordit les lèvres et leva les yeux au ciel, prise d’un fou rire irrésistible.

62.

Université de l’État de New York, Albany

Mitch se pencha vers la fenêtre du taxi pour mieux voir les étudiants qui défilaient dans l’avenue bordée d’arbres. Sur leur chemin, les gens sortaient des maisons et des bureaux pour grossir leurs rangs. Cette fois-ci, ils ne portaient ni pancartes ni banderoles, mais tous levaient la main gauche, la paume tendue vers l’avant, les doigts bien écartés.

Le chauffeur, un immigré somalien, baissa la tête et jeta un coup d’œil furtif sur sa droite.

— Qu’est-ce que ça veut dire, cette main levée ?

— Aucune idée, répondit Mitch.

Ils étaient bloqués à un carrefour. Le campus ne se trouvait qu’à quelques pâtés de maisons, mais Mitch ne pensait pas qu’ils y arriveraient aujourd’hui.

— Ça fait peur, dit le chauffeur en regardant Mitch par-dessus son épaule. Ils veulent qu’on fasse quelque chose, c’est ça ?

— Je suppose.

Le chauffeur secoua la tête.

— Je n’irai pas plus loin. Ils sont trop nombreux. Je vais vous reconduire à la gare, monsieur, vous y serez en sécurité.

— Non, répliqua Mitch. Je vais descendre ici.

Il paya la course et se dirigea vers le trottoir. Le taxi fit demi-tour et s’empressa de filer avant que la rue ne soit totalement embouteillée.

Mitch serra les mâchoires. Il sentait, percevait la tension, l’électricité sociale qui montait de cette longue file d’hommes et de femmes, jeunes pour la plupart mais maintenant rejoints par des manifestants plus âgés qui émergeaient des immeubles, la main gauche bien levée.

Pas le poing ; la main. Ce détail lui parut significatif.

Une voiture de police se gara à quelques mètres de lui. Deux officiers en sortirent et observèrent la scène.

Kaye avait plaisanté à propos des masques le jour où ils avaient fait l’amour pour la première fois. Ils avaient eu si peu d’occasions de faire l’amour. La gorge de Mitch se serra. Il se demanda combien de manifestantes étaient enceintes, combien avaient été testées SHEVA-positives, quelles en avaient été les conséquences sur leurs relations affectives.

— Vous avez une idée de ce qui se passe ? lui demanda l’un des policiers.

— Non.

— Vous pensez que ça va dégénérer ?

— J’espère que non.

— On ne nous a rien dit, nom de Dieu.

Le policier se remit au volant en maugréant. Il voulut faire une marche arrière, mais la rue était à présent complètement bouchée. Il s’abstint d’actionner sa sirène, ce que Mitch jugea fort sage de sa part.

Cette manifestation était différente de celle de San Diego. Ses participants étaient fatigués, traumatisés, presque désespérés. Mitch aurait aimé pouvoir leur dire que leur terreur était sans fondement, qu’ils n’avaient pas à craindre une catastrophe, un fléau, mais il ne savait plus très bien ce qu’il devait croire. Toute croyance, toute opinion était anéantie en présence de ce raz de marée d’émotion, de peur.

Il ne voulait pas de ce boulot à l’université de New York. Il voulait être auprès de Kaye et la protéger ; il voulait l’aider à traverser cette épreuve, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel, et il voulait également qu’elle l’aide.

Ce n’était pas le moment d’être seul. Le monde entier souffrait.

63.

Baltimore

Kaye entra à pas lents dans son appartement. Elle referma la lourde porte de deux coups de pied, puis s’appuya dessus pour la verrouiller. Elle lâcha sa valise et son sac à main sur le fauteuil et resta immobile quelques instants, comme pour se repérer. Cela faisait vingt-huit heures qu’elle n’avait pas dormi.

C’était la fin de la matinée.

Le voyant du répondeur lui lançait des appels. Elle écouta trois messages. Le premier émanait de Judith Kushner, qui la priait de la rappeler. Le deuxième avait été laissé par Mitch, qui lui donnait un numéro à Albany. Le troisième était encore de Mitch : « J’ai réussi à revenir à Baltimore, mais ça n’a pas été facile. On m’a interdit de pénétrer dans l’immeuble, et je ne peux pas utiliser la clé que tu m’as donnée. J’ai essayé d’appeler Americol, mais le standard n’est pas autorisé à transférer les appels venant de l’extérieur, ou alors tu n’es pas joignable, ou alors c’est encore autre chose. Je suis malade d’inquiétude. C’est l’enfer, Kaye. Je te rappellerai dans quelques heures pour savoir si tu es rentrée. »

Kaye s’essuya les yeux et jura à mi-voix. Elle n’y voyait même plus clair. Elle avait l’impression de marcher dans la mélasse, et personne ne voulait la laisser nettoyer ses souliers.

Pendant neuf heures d’affilée, quatre mille manifestants avaient cerné le siège social d’Americol, bloquant la circulation dans le quartier. La police avait fini par intervenir, dispersant la foule en plusieurs petits groupes incontrôlables, et une émeute avait éclaté. Débuts d’incendies, démolitions de voitures.

— Où puis-je te joindre, Mitch ? murmura-t-elle en attrapant le combiné sans fil.

Elle feuilletait l’annuaire, en quête du numéro du YMCA, lorsque la sonnerie retentit.

Elle porta le combiné à son oreille.

— Allô !

— C’est encore le Sinistre Intrus. Comment vas-tu ?

— Mitch, ô mon Dieu, ça va, mais je suis vannée.

— J’ai passé mon temps à me balader dans le centre-ville. Ils ont en partie incendié le Palais des congrès.