— Je sais. Où es-tu ?
— À une rue d’ici. Je peux voir ton immeuble et la tour Pepto-Bismol.
Kaye éclata de rire.
— Bromo-Seltzer. Le flacon était bleu et non pas rose. (Elle inspira à fond.) Je ne veux plus que tu viennes ici. Non, excuse-moi : je ne veux plus que nous restions ici. Je ne sais plus ce que je dis, Mitch. J’ai tellement besoin de toi. Viens vite, je t’en prie. Je veux faire mes bagages et partir. Le garde du corps est toujours là, mais il est resté dans le hall. Je vais lui dire de te laisser entrer.
— Je ne suis même pas allé passer mon entretien à la fac.
— J’ai quitté Americol et la Brigade. Nous sommes à égalité.
— Clochards tous les deux ?
— Sans attaches, sans racines et sans moyens de subsistance visibles. Excepté un compte bancaire bien garni.
— Où irons-nous ? s’enquit Mitch.
Kaye plongea une main dans son sac et en sortit deux petites boîtes contenant des tests SHEVA. Elle les avait prises dans la salle de stockage, au septième étage de l’immeuble d’Americol.
— Pourquoi pas à Seattle ? Tu as un appartement à Seattle, n’est-ce pas ?
— En effet.
— C’est exquis. Je te veux, Mitch. Allons vivre heureux pour toujours dans ta garçonnière de Seattle.
— Tu es cinglée. J’arrive tout de suite.
Il raccrocha, et elle eut un petit rire de soulagement, puis elle éclata en sanglots. Elle se caressa la joue avec le combiné, se rendit compte que c’était grotesque, le remit sur son socle.
— Je suis complètement à côté de mes pompes, murmura-t-elle en se dirigeant vers la cuisine.
Elle se débarrassa desdites pompes, décrocha du mur une reproduction de Parrish héritée de sa mère, la posa sur la table du séjour, puis fit de même avec toutes les images qui lui appartenaient, qui représentaient sa famille, son passé.
Dans la cuisine, elle se servit un verre d’eau glacée.
— Au diable le luxe et la sécurité ! Au diable la respectabilité !
Elle dressa une liste de dix choses à envoyer au diable, la concluant par : « Et au diable ma propre personne ! »
Puis elle se rappela de prévenir Benson de l’arrivée de Mitch.
64.
Dicken se dirigeait vers son ancien bureau au sous-sol du bâtiment 1, au 1600 Clifton Road. Tout en marchant, il examinait une pochette en vinyle pleine de nouveau matériel : laissez-passer fédéral de haute sécurité, instructions relatives aux nouvelles procédures de sécurité, sujets à aborder lors des entretiens de la semaine à venir.
Difficile de croire qu’on en était arrivé là. Les troupes de la garde nationale patrouillaient dans les environs immédiats et, bien qu’on n’ait encore déploré aucun incident violent au CDC, le standard téléphonique recevait une bonne dizaine de menaces par jour.
Il ouvrit la porte de son bureau et resta un instant immobile, savourant la fraîcheur et la tranquillité de cette pièce minuscule. Il aurait préféré se trouver à Lagos ou à Tegucigalpa. Il était nettement plus à l’aise sur le terrain, de préférence dans un coin perdu ; même la république de Géorgie était à ses yeux un peu trop civilisée, et donc un peu trop dangereuse.
Il préférait les virus aux humains incontrôlés.
Dicken posa son matériel devant lui. L’espace d’un instant, il fut incapable de se rappeler ce qu’il faisait là. Il était venu récupérer quelque chose pour Augustine. Cela lui revint : les rapports d’autopsie sur les fœtus du premier stade provenant de l’hôpital Northside. Augustine travaillait sur un plan tellement top secret que Dicken n’en connaissait rien, mais tous les fichiers relatifs aux HERV et à SHEVA qui se trouvaient dans le bâtiment devaient être copiés pour son usage.
Il trouva les rapports puis prit un air pensif, se rappelant la conversation qu’il avait eue avec Jane Salter plusieurs mois auparavant, à propos des cris des singes dans ces antiques pièces souterraines.
Il se mit à taper du pied au rythme d’une vieille comptine morbide et murmura :
— Les bestioles rentrent et les bestioles sortent, les singes hurlent et les gorilles beuglent…
Cela ne faisait plus aucun doute. Christopher Dicken était un membre à part entière de l’équipe, et il espérait survivre avec son esprit et ses sentiments relativement intacts.
Il ramassa sa pochette de vinyle, récupéra les dossiers et ressortit.
65.
Kaye cala le sac porte-habits sur son épaule. Mitch attrapa deux valises et se planta devant la porte, qui était maintenue en place par un boudin en caoutchouc.
Ils avaient déjà chargé trois cartons dans la voiture, garée dans le parking de l’immeuble.
— Ils m’ont demandé de rester en contact, dit Kaye en montrant à Mitch un téléphone mobile. C’est Marge qui paie. Et Augustine m’a interdit de parler à la presse. Ce qui ne me dérange absolument pas. Et toi ?
— Mes lèvres sont scellées.
— Par des baisers ? répliqua Kaye en lui donnant une bourrade.
Benson les suivit dans le parking. Il les regarda charger la voiture de Mitch d’un air réprobateur.
— Vous n’appréciez pas l’idée que je me fais de la liberté ? lui lança Kaye d’un air taquin.
Elle referma le coffre, faisant gémir les amortisseurs arrière.
— Vous emportez tout ce que vous avez, m’dame, dit l’agent, impassible.
— Ce qu’il désapprouve, ce sont tes fréquentations, dit Mitch.
— Eh bien… (Kaye se planta près de Benson, remit de l’ordre dans sa coiffure) c’est parce que c’est un homme de goût.
Benson se fendit d’un sourire.
— Vous êtes stupide de partir ainsi, sans protection.
— Peut-être. Je vous remercie de votre vigilance. Transmettez ma gratitude aux autres.
— Oui, m’dame. Bonne chance.
Kaye le serra dans ses bras. Il rougit.
— Allons-y, dit-elle.
Elle passa le doigt sur la portière de la Buick, dont la peinture bleue trahissait le poids des ans. Elle demanda à Mitch quel était l’âge de la voiture.
— Je ne sais pas. Dix ou quinze ans.
— Allons chez un concessionnaire. Je vais t’offrir une Land Rover flambant neuve.
— Ça, c’est ce que j’appelle vivre à la dure, rétorqua-t-il en levant un sourcil. Je préférerais qu’on ne se fasse pas remarquer.
— J’adore quand tu fais ça, dit Kaye en levant à son tour un sourcil nettement moins fourni.
Mitch éclata de rire.
— D’accord, laissons tomber, reprit-elle. Prends le volant de ta Buick. On campera à la belle étoile.
66.
Le jet Falcon de l’US Air Force vira doucement vers l’est. Augustine sirotait son Coca tout en jetant au hublot de fréquents coups d’œil inquiets. Dicken ignorait que son supérieur avait peur de l’avion ; c’était la première fois qu’ils volaient ensemble.
— Nous pouvons démontrer que les fœtus du second stade, même s’ils survivent à leur naissance, seront porteurs d’une grande quantité de HERV infectieux, déclara Augustine.
— Où sont les preuves ? demanda Jane Salter.
La chaleur qui régnait dans l’appareil avant le décollage lui avait un peu rougi les joues ; tout ce déploiement de moyens militaires ne l’impressionnait que modérément.