Mitch secoua la tête avec véhémence.
— Non.
Kaye s’allongea devant lui, reposant sa tête sur ses bras.
— Une réponse plutôt définitive, n’est-ce pas ? demanda-t-elle à voix basse.
— Nous n’avons pas la moindre idée de ce qui peut arriver.
Mitch avait les yeux humides, chauds, sous le coup de la peur et d’une émotion indéfinissable – quelque chose qui ressemblait à la joie à l’état pur. Son corps la désirait intensément, la désirait tout de suite. S’il lui cédait, il savait que cet acte de chair serait le plus fantastique de sa vie. Et, s’il lui cédait, il craignait de ne jamais pouvoir se le pardonner.
— Tu penses que nous avons raison, je le sais, et tu feras un bon père, je le sais aussi. (Kaye plissa les yeux et releva lentement une jambe.) Si nous n’agissons pas tout de suite, peut-être qu’il ne se passera jamais rien, que nous ne saurons jamais rien. Sois mon homme. S’il te plaît.
Mitch éclata en sanglots et se cacha le visage. Elle se leva, l’étreignit et s’excusa, le sentant trembler de tout son corps. Il marmonna quelques paroles confuses desquelles il ressortait que les femmes ne comprenaient pas, ne pourraient jamais comprendre.
Kaye l’apaisa, s’allongea près de lui, et le silence régna un temps, brisé par le seul claquement de la toile.
— Ce n’est rien de grave, dit-elle. (Elle lui essuya les joues et le contempla, terrifiée par ce qu’elle avait provoqué.) C’est peut-être tout ce qu’il nous reste de bon.
— Je suis désolée, dit Kaye, un peu raide, alors qu’ils chargeaient la voiture.
Des vagues d’air frais montaient de la vallée. Le feuillage des chênes chuchotait. Les tracteurs restaient immobiles parmi les sillons impeccablement tracés.
— Tu n’as aucune raison de l’être, la rassura Mitch en secouant la tente.
Il la plia et la roula dans son emballage de tissu, puis, avec l’aide de Kaye, démonta les piquets et les rassembla en un faisceau maintenu en place par leurs élastiques.
Ils n’avaient pas fait l’amour durant la nuit, et Mitch avait très peu dormi.
— Tu as fait des rêves ? demanda Kaye alors qu’ils se servaient du café réchauffé sur le camping-gaz.
Mitch fit non de la tête.
— Et toi ?
— J’ai dormi deux heures à peine, répondit Kaye. J’ai rêvé que je travaillais à EcoBacter. Tout un tas de gens entraient et sortaient. Tu étais là.
Kaye ne voulait pas dire à Mitch que, dans son rêve, elle ne l’avait pas reconnu.
— Ce n’est pas très excitant, commenta-t-il.
Au cours de leur voyage, ils ne virent pas grand-chose qui sortît de l’ordinaire. Ils roulèrent vers l’ouest sur la route à deux voies, traversant des petites villes, des villes minières, vieilles, fatiguées, des villes repeintes et réparées, apprêtées, où les demeures des beaux quartiers étaient aménagées en chambres d’hôtes pour l’agrément des jeunes parvenus de Philadelphie, de Washington et même de New York.
Mitch alluma l’autoradio, et ils apprirent qu’on avait organisé des veillées aux chandelles dans le Capitole, en hommage aux sénateurs morts, et des cérémonies funèbres pour les autres victimes de l’émeute. On évoquait les efforts pour trouver un vaccin, les espoirs des scientifiques reposant désormais sur James Mondavi ou peut-être une équipe de Princeton. L’étoile de Jackson semblait être sur le déclin, et, en dépit de tout ce qui s’était passé, Kaye se sentit un peu triste pour lui.
Ils mangèrent au High Street Grill de Morgantown, un restaurant tout neuf conçu pour avoir l’air antique et respectable, avec décor colonial et tables en bois épais recouvertes de résine plastique. À en croire son enseigne, il était « un peu plus ancien que le millénaire et nettement moins signifiant ».
Kaye observa Mitch avec attention tandis qu’elle picorait son sandwich club.
Évitant son regard, Mitch se tourna vers les autres clients, tous concentrés sur leurs assiettes. Les couples plus âgés demeuraient silencieux ; un homme assis seul à une table posa son bonnet de laine près de sa tasse de café ; dans un box, trois adolescentes dégustaient leurs crèmes glacées avec de longues cuillères. Le personnel était jeune et amical, et pas une seule femme ne portait un masque.
— Ça me donne l’impression d’être un type ordinaire, murmura Mitch en contemplant le bol de chili devant lui. Jamais je n’aurais cru que je ferais un bon père.
— Pourquoi ? demanda Kaye, baissant la voix elle aussi comme s’ils partageaient un secret.
— Je me suis toujours concentré sur mon travail, j’étais toujours prêt à partir vers un lieu intéressant. Je suis plutôt du genre égoïste. Jamais je n’aurais cru qu’une femme intelligente me verrait dans le rôle de père, ni dans celui de mari, d’ailleurs. Certaines m’ont clairement fait comprendre que ce n’était pas pour cela qu’elles me fréquentaient.
— Oui.
Kaye était complètement focalisée sur lui, comme si la moindre de ses paroles était susceptible de contenir une réponse aux énigmes qui la tourmentaient.
La serveuse leur demanda s’ils souhaitaient un dessert ou un peu plus de thé. Ils lui répondirent par la négative.
— C’est tellement ordinaire, continua Mitch, empoignant sa cuillère pour désigner la salle d’un mouvement tournant. J’ai l’impression d’être un gros cafard en plein milieu d’une peinture de Norman Rockwell.
Kaye éclata de rire.
— Là ! fit-elle.
— Quoi donc ?
— Il n’y a que toi pour dire un truc comme ça. Et ça m’a fait frissonner les entrailles.
— C’est la bouffe.
— Non, c’est toi.
— Je dois devenir un mari avant de pouvoir devenir un père.
— Ça n’a rien à voir avec la bouffe. Mitch, je tremble.
Elle tendit une main, et il lâcha sa cuillère pour la saisir. Elle avait les doigts glacés, et elle claquait des dents en dépit de la chaleur.
— Je pense qu’on devrait se marier, proposa Mitch.
— C’est une idée merveilleuse.
Mitch tendit la main.
— Veux-tu m’épouser ?
Kaye retint son souffle quelques instants.
— Ô mon Dieu, oui, lâcha-t-elle, soudain décidée.
— Nous sommes dingues et nous ignorons ce qui nous attend.
— En effet.
— Nous sommes sur le point de créer quelque chose de nouveau, de différent de nous. Tu ne trouves pas que c’est terrifiant ?
— Complètement.
— Et si nous avons tort, nous courons vers toute une série de catastrophes. La souffrance. Le deuil.
— Nous avons raison. Sois mon homme.
— Je suis ton homme.
— Est-ce que tu m’aimes ?
— Je t’aime comme je n’aurais pas cru possible d’aimer.
— Ça s’est passé si vite. Incroyable !
Mitch acquiesça avec emphase.
— Mais je t’aime trop pour ne pas perdre mon esprit critique.
— Je t’écoute.
— J’ai été troublé quand tu t’es qualifiée de laboratoire. Ça me paraît froid et peut-être même un peu dément, Kaye.
— J’espère que tu ne vas pas t’arrêter aux mots. Que tu verras ce que j’espère dire et faire.
— Peut-être. Mais à peine. Là où nous sommes, l’atmosphère est très raréfiée pour le moment.
— Comme en montagne.
— Je n’aime pas tellement la montagne.
— Oh, moi, si ! s’enthousiasma Kaye en pensant aux pics et aux versants enneigés du mont Kazbek. C’est là qu’on trouve la liberté.
— Ouais. Tu sautes, et hop ! trois mille mètres de liberté à l’état pur.