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La réponse arriva bien trop vite, et c’était toujours la même : « Si tu savais comme j’envie ton talent à manier les mots. Cela dit, si tu n’y vois pas d’inconvénient, reportons notre attention sur les rouages de la machine de Turing. »

Elle avait essayé d’être aussi claire que possible, et le duc n’avait toujours pas saisi le message. Ce devait être une machine.

Pourquoi cette duperie ?

À l’évidence, le duc mécanique désirait l’instruire sur les machines de Turing. Enfin, si l’on pouvait dire qu’une machine pût désirer quelque chose.

Il devait y avoir un problème dans la programmation du duc. Il avait dû s’en rendre compte et il avait besoin d’un humain pour être réparé.

Une fois que Nell fut parvenue à cette déduction, le reste de l’histoire du Castel Turing se résolut bien vite et sans difficulté. Elle se glissa hors de sa cellule pour explorer furtivement le château. Les soldats la remarquaient rarement et, quand c’était le cas, ils étaient incapables d’initiative : ils devaient retourner voir le duc pour se faire reprogrammer. La princesse finit par trouver, sous les ailes du moulin, une salle qui contenait une sorte de mécanisme d’embrayage. En désengageant celui-ci, elle réussit à arrêter l’Arbre de transmission. Au bout de quelques heures, les ressorts montés dans le dos des soldats s’étaient dévidés, et tous avaient fini par s’immobiliser sur place. Tout le château était figé, comme si elle lui avait jeté un sort.

Désormais libre de ses mouvements, elle ouvrit le trône du duc et découvrit à l’intérieur une machine de Turing. De chaque côté de la machine, une fente étroite traversait le sol à la verticale et s’enfonçait dans les profondeurs de la terre, aussi loin que portait le faisceau de sa torche. La chaîne qui contenait le programme du duc et qui pendait de chaque côté s’enfonçait dans ces failles. Nell essaya d’y jeter des cailloux mais ne les entendit jamais heurter le fond : la chaîne devait être d’une longueur insondable.

Tout en haut, dans l’une des tours du château, la princesse Nell découvrit un squelette, il était assis dans un fauteuil, le buste affalé au-dessus d’une table encombrée d’imposantes piles de livre. Les souris, les insectes et les oiseaux avaient grignoté toute la chair, mais des traces de cheveux gris et de poils de moustache jonchaient la table, et autour des vertèbres cervicales restait accrochée une chaîne en or portant un sceau marqué de la lettre T.

Elle passa un certain temps à parcourir les livres du duc. La plupart étaient des carnets dans lesquels il avait dessiné les inventions qu’il n’avait pas encore eu le temps de fabriquer. Il avait ainsi tracé les plans d’armadas de machines de Turing destinées à fonctionner en parallèle, de chaînes dont les anneaux pouvaient adopter plus de deux positions, de machines capables de lire et d’écrire sur des réseaux de mailles à deux dimensions au lieu de chaînes unidimensionnelles, ainsi que d’un réseau cubique de quinze cents mètres d’arête, parcouru par une machine de Turing mobile, qui aurait calculé tout en progressant dans les trois dimensions.

Peu importait la complexité croissante de ses plans, le duc trouvait toujours le moyen d’en simuler le comportement en introduisant une chaîne d’une longueur suffisante dans l’une de ses machines de Turing traditionnelles. Autant dire que si les machines parallèles et multidimensionnelles travaillaient plus vite que le modèle originel, leur fonctionnement restait identique à la base.

Un après-midi, Nell était assise dans sa prairie favorite, à lire tout cela dans son Manuel, quand une chevaline sans cavalier émergea des bois et galopa droit vers elle. Le fait n’était pas si inhabituel en soi ; les chevalines étaient suffisamment intelligentes pour qu’on les envoie, seules, retrouver telle ou telle personne. On les envoyait toutefois rarement à la recherche de Nell.

La chevaline fonça au triple galop puis, parvenue à quelques mètres de Nell, elle planta ses sabots dans le sol et s’arrêta pile – un tour qu’elle pouvait aisément réaliser quand elle n’avait pas un humain sur le dos. Sa seule charge, en l’occurrence, c’était un billet de la main de Miss Stricken : « Nell, je vous prie de venir immédiatement. Miss Matheson a réclamé votre présence et le temps presse. »

Nell n’hésita pas. Elle rassembla ses affaires, les entassa dans le petit compartiment à bagages de sa monture, puis enfourcha celle-ci. « Lu avant ! Puis, s’étant bien calée et saisissant les rênes, elle ajouta :

Vitesse illimitée. » En quelques instants, la chevaline se faufilait entre les arbres avec la vélocité d’un guépard au sprint, filant vers le sommet de la colline, en direction du rideau de ronces.

Au vu de la disposition des tuyaux, Nell devina que Miss Matheson était connectée à l’Alim de deux ou trois façons différentes, même si l’on avait pudiquement dissimulé le tout sous plusieurs épaisseurs de couvertures au crochet, empilées sur son corps comme les couches d’un millefeuille. Seuls son visage et ses mains demeuraient visibles et, en les regardant, Nell réalisa, pour la première fois depuis le jour où elles avaient fait connaissance, à quel point Miss Matheson était âgée. Sa force de personnalité avait masqué à Nell comme aux autres filles la brutale vérité de son âge.

« Je vous en prie, laissez-nous, Miss Stricken », dit Miss Matheson, et Miss Stricken se retira, résignée, non sans jeter derrière elle des regards emplis de réticence et de réprobation.

Nell s’assit au bord du lit et souleva une des mains de Miss Matheson, aussi délicatement que s’il s’agissait de la feuille séchée d’un arbre rare. « Nell, dit Miss Matheson, ne gâche pas mes quelques derniers instants avec des badinages.

— Oh, Miss Matheson… » commença Nell, mais les yeux de la vieille dame s’élargirent, et elle lui jeta un regard, aiguisé par des dizaines d’années de classe, qui n’avait en rien perdu sa force d’intimidation.

« Je t’ai fait venir parce que tu es mon étudiante préférée. Non ! ne dis pas un mot, l’admonesta Miss Matheson, alors que Nell s’avançait, les yeux emplis de larmes. Les enseignants ne sont pas censés avoir de favoris, mais le moment approche où je dois confesser tous mes péchés, alors voilà.

« Je sais que tu as un secret, Nell, même si je suis incapable d’imaginer de quoi il s’agit, et je sais que ton secret t’a rendue différente de toutes les autres filles à qui j’ai enseigné. Je me demande ce que tu comptes faire une fois que tu auras quitté cette Académie, comme il le faudra bientôt, pour entrer dans la vie…

— Prêter Serment, bien sûr, dès que j’aurai atteint l’âge d’éligibilité. Et je suppose que j’aimerais étudier l’art de la programmation et la conception des ractifs. Un jour, bien sûr, après que je serai devenue l’un des sujets de Sa Majesté, j’aimerais me trouver un gentil mari et peut-être élever des enfants…