— Oh, arrête, dit Miss Matheson. Tu es une jeune femme… et bien sûr, tu penses au moment où tu auras des enfants… comme toutes les jeunes femmes. Le temps m’est compté, Nell, et nous devons faire abstraction de ce qui te rend semblable aux autres filles pour nous concentrer sur ce qui te rend différente. »
À cet instant, la vieille dame agrippa la main de Nell avec une énergie surprenante et leva imperceptiblement la tête de l’oreiller. Les plis et les rides énormes de son front se creusèrent encore, et son regard prit une intensité brûlante sous les paupières tombantes. « D’une certaine façon, ta destinée est tracée, Nell. Je le sais depuis le jour où Lord Finkle-McGraw est venu me voir pour te demander de t’accepter – petite thète déguenillée – dans mon Académie.
« Tu peux essayer de te comporter comme les autres – nous avons essayé de te rendre identique aux autres – tu pourras toujours faire semblant à l’avenir, et si tu y tiens, tu pourras même prêter Serment – mais ce ne sera qu’un mensonge. Tu es différente. »
Ces paroles frappèrent Nell comme une bise soudaine d’air pur des montagnes, balayant le nuage soporifique de la sentimentalité. Désormais, elle se sentait exposée et totalement vulnérable. Mais ce n’était pas si désagréable.
« Êtes-vous en train de me suggérer de quitter le sein de la tribu d’adoption qui m’a nourrie ?
— Ce que je suggère, dit Miss Matheson, c’est que tu es l’une de ces rares personnes qui transcendent les tribus, et que tu n’as certainement plus besoin d’être nourrie au sein. Tu t’apercevras, en son temps, que cette tribu en vaut une autre – et même les surpasse, en fait. Miss Matheson poussa un profond soupir et donna l’impression de se dissoudre sous ses couvertures. Le temps m’est compté, désormais. Alors, embrassons-nous, et, ensuite, va ton chemin, petite. »
Nell se pencha et pressa ses lèvres contre la joue de la vieille femme – son aspect était tanné mais sa douceur surprenante. Puis, réticente à prendre congé de manière aussi abrupte, elle tourna la tête pour la reposer quelques instants sur la poitrine de Miss Matheson. Cette dernière lui caressa faiblement les cheveux avec un petit tsk-tsk désapprobateur.
« Adieu, Miss Matheson, dit Nell. Je ne vous oublierai jamais.
— Moi non plus, chuchota Miss Matheson, même s’il faut bien reconnaître que ça ne m’engage guère… »
Une chevaline imposante attendait, flegmatique, devant la maison de l’agent Moore, croisement, par la taille et la masse, entre un percheron et un éléphanteau. C’était l’un des objets les plus sales que Nell ait jamais vus – à elle seule, la croûte qui le recouvrait devait peser plusieurs quintaux et il en émanait une odeur de terreau nocturne et d’eaux stagnantes. Un bout de branche de mûrier encore garnie de feuilles et même de quelques baies s’était coincé dans la jointure flexible entre deux plaques de blindage adjacente, et de longs filaments d’achillée s’accrochaient à ses chevilles.
L’agent était assis au milieu de son bosquet de bambous, enfermé dans une armure d’hoplite, également crasseuse et balafrée, qui était deux fois plus grande que lui et rapetissait ridiculement sa tête chauve. Il avait arraché le casque et l’avait lâché dans le bassin aux poissons, où il flottait comme la coque éviscérée d’un cuirassé sabordé. Il paraissait décharné et il fixait, l’œil vide et sans ciller, les plans de kudzu qui étaient en train de conquérir, lentement mais sûrement, la glycine. Sitôt que Nell vit son regard, elle lui prépara du thé et le lui apporta. L’agent saisit la minuscule tasse d’albâtre entre des mains gantées de fer capables d’écraser les pierres comme des miches de pain rassis. Les lourds barillets des canons intégrés aux bras de son armure révélaient leurs compartiments noirs de suie. Il prit la tasse des mains de Nell avec une précision de robot chirurgical, mais il ne la porta pas à ses lèvres, redoutant peut-être que son épuisement le conduise à mal évaluer la distance et, par un geste malencontreux, briser la porcelaine contre sa mâchoire, voire se décapiter. Il se contenta donc de la tenir et de contempler la vapeur naissant à sa surface, ce qui parut l’apaiser. Ses narines se dilatèrent une première fois, une seconde. « Darjeeling, dit-il. Excellent choix. J’ai toujours considéré que l’Inde était un lieu plus civilisé que la Chine. Faudra me larguer tout cet oolong, à présent, et le Keemun, le lung jang, le lapsang souchong. Grand temps de passer au Ceylan, au pekoe, à l’Assam. » Il étouffa un rire.
Des traînées de sel desséché partaient du pli des paupières et disparaissaient sous ses cheveux. Il avait dû chevaucher nu-tête à toute vitesse. Nell aurait bien aimé le voir ainsi traverser la Chine au galop tonitruant de sa chevaline de guerre.
« J’ai pris ma retraite pour de bon, expliqua-t-il. Il hocha la tête en direction de la Chine. J’étais parti faire un peu de conseil pour un gentleman de là-bas. Compliqué, le bonhomme. Mort, à présent. Il avait bien des facettes, mais l’histoire ne se souviendra de lui que comme d’un de ces satanés chefs de guerre Chinois, un de plus, qui n’aura pas réussi. Un sentiment fort remarquable, l’amour, dit-il en considérant Nell pour la première fois, l’argent qu’il peut vous faire dilapider à ramer à contre-courant. Au bout du compte, on a tout intérêt à se retirer du jeu avant que la chance tourne. Pas très honorable, je suppose, mais enfin, on ignore l’honneur chez les consultants. »
Nell doutait que l’agent Moore avait envie de s’appesantir sur les événements récents, aussi changea-t-elle de sujet. « Je crois que j’ai fini par saisir ce que vous cherchiez à m’expliquer, il y a tant d’années, sur l’intérêt qu’il y a à devenir intelligent. »
L’ancien policier se dérida tout soudain. « Ravi de l’entendre.
— Les Vickys ont un code de conduite élaboré. Il est né de la misère morale d’une génération précédente, tout comme les Victoriens d’origine ont été précédés par les Géorgiens et la Régence. La vieille garde croit en ce code parce qu’elle avait dû s’y résoudre de force. Ils en ont inculqué à leurs enfants le respect – mais si leurs enfants y croient, c’est pour des raisons bien différentes.
— Ils y croient, poursuivit l’agent, parce qu’on les a endoctrinés pour y croire.
— Oui. Certains ne le mettent jamais en doute – ils sont destinés à devenir des gens d’esprit simpliste, capables de vous dire en quoi ils croient, mais pas pourquoi ils y croient. D’autres reviennent désillusionnés par l’hypocrisie de la société et se rebellent – comme Elizabeth Finkle-McGraw.
— Alors, quelle voie comptes-tu prendre, Nell ? dit l’agent, sur un ton fort intéressé. Conformisme ou rébellion ?
— Aucune des deux. Les deux sont simplistes – elles ne conviennent qu’aux individus incapables d’assumer la contradiction et l’ambiguïté.
— Ah ! excellent ! » s’exclama l’agent. Pour ponctuer ce propos, il frappa le sol de sa main libre, faisant jaillir une pluie d’étincelles et envoyant une vibration intense qui se propagea jusqu’aux pieds de Nell.
« Je soupçonne Lord Finkle-McGraw, en homme intelligent, de ne pas être dupe de toute l’hypocrisie de cette société, mais de tenir malgré tout à ses principes, parce que c’est ce qu’il y a de mieux à long terme. Et je le soupçonne de s’être préoccupée du meilleur moyen d’inculquer cette attitude à de jeunes gens qui ne sont pas à même d’en comprendre, comme lui, les antécédents historiques – ce qui pourrait expliquer son intérêt pour moi. Le Manuel pourrait bien venir d’une idée de Finkle-McGraw – une première tentative pour aborder la question de manière systématique.