Выбрать главу

Il avait choisi les vêtements de Stéphanie : il lui avait ânonné sa leçon, prévoyant les conséquences des conséquences. Ce soir, tout reposait sur Stéphanie. Mais, dans ce domaine, Boris avait confiance en elle. Le but était simple : achever de briser Otto Wiegand. Que Stéphanie puisse en faire ce qu’elle voulait, qu’il ne voie plus que par elle, même si son cerveau n’était pas d’accord. Et Boris se moquait bien que les deux Lodens assistent au massacre moral de l’Allemand. Ils n’y verraient que du feu. Ensuite seulement, il pourrait mettre en route la seconde partie de son plan.

Sur le plan philosophique, c’était une excellente occasion de vérifier s’il est vrai que plus les êtres vous font souffrir, plus on s’y attache.

* * *

Malko était assis sur la plage, non loin de l’orchestre, avec Lise. La jeune Danoise avait accentué à plaisir son type asiatique en étirant par un maquillage magistral ses yeux déjà bridés. Quant à sa robe argentée et souple, elle avait dû la voler au rayon fillettes, étant donné sa longueur. À chaque mouvement brusque, elle ne remontait guère plus haut que le ventre. Heureusement qu’elle portait des collants assortis… Tout en se faisant belle, elle avait avalé une demi-bouteille d’aquavit. Ce qui nuisait à son anglais, mais lui donnait par contre une grande liberté de pensée.

Les yeux dorés et la douceur de Malko continuaient de la fasciner.

— Que va-t-il se passer ce soir ? demanda-t-elle.

Malko ne répondit pas. Il aurait bien voulu le savoir. Lui aussi avait fait des frais de toilette. Une chemise de soie abricot à col russe avec un pantalon d’alpaga ton sur ton. Mais c’était vraiment par politesse pour Lise. Si cela avait été en son pouvoir, il aurait bouclé Otto Wiegand dans sa chambre jusqu’au lendemain. Quitte à lui lire les contes d’Andersen toute la nuit.

Mais l’Allemand était là, à quelques mètres de lui, appuyé à un arbre, les yeux fous, fumant cigarette sur cigarette, gai comme un furoncle.

Stéphanie s’offrait si visiblement qu’il faudrait un miracle pour qu’Otto ne se liquéfiât pas avant la fin des réjouissances. Malko la suivit du regard, angoissé. Délaissant son minet, elle dansait avec un géant blond qui avait déjà glissé les deux mains sous son chandail, aussi tranquillement que s’il lui baisait le bout des doigts. Ça promettait.

Abandonnant Lise une seconde, Malko se leva et fonça vers Otto pour tenter de désamorcer la bombe.

— Partez d’ici, dit-il doucement, vous vous torturez inutilement. C’est exactement ce qu’ils cherchent. Ils vont vous rendre fou…

Si seulement l’Allemand avait accepté de dire tout ce qu’il savait tout de suite. La CIA l’aurait bien laissé croupir dans la fosse aux serpents pour le restant de ses jours.

Mais il n’était pas fou, Otto Wiegand. Et les Russes le savaient. Son assurance sur la vie c’était son silence. Eux aussi, aimeraient bien lui poser des tas de questions.

Seulement, si Stéphanie continuait, Freud lui-même n’en tirerait plus rien.

Otto jeta sa cigarette par terre et ses pupilles démesurément dilatées affrontèrent les yeux dorés de Malko. L’orchestre jouait maintenant une valse, étrangement désuète.

— Qu’est-ce que cela peut vous foutre ? cracha-t-il. Ce n’est pas vous qui souffrez. Vous devriez me féliciter. Je me guéris en ce moment, je veux voir jusqu’où elle ira, cette…

Il chercha son mot et se tut. Malko secoua la tête.

— Ce ne sont pas les filles qui manquent ici, suggéra-t-il. Prenez-en une, cela vous changera les idées…

L’Allemand secoua la tête.

— Cela ne me dit rien, plus tard peut-être.

Délibérément, il tourna le dos à Malko et s’éloigna de quelques pas. Il ne voulait pas qu’on s’immisçât dans son petit enfer personnel. Malko retourna s’asseoir près de Lise. Tout le monde dansait maintenant. Une centaine de couples, peut-être. Stéphanie était perdue dans la masse et Malko en fut soulagé pour l’Allemand. L’orchestre jouait n’importe quoi, simple prétexte pour les mâles et les femelles présents de se frotter les uns contre les autres. Il en vit qui dansaient la valse en slow langoureux. À faire se retourner dans sa tombe son compatriote Johann Strauss. Cédant à la muette invitation de Lise, il se leva pour la faire danser.

Seule consolation : il avait vu Chris Jones s’éloigner dans l’ombre avec Yona Liron. De ce côté-là, il n’y aurait pas de surprise. Milton Brabeck s’était héroïquement sacrifié pour rester à l’hôtel afin de surveiller Boris.

Quant au Père Melnik, il gisait au fond de son lit, traumatisé par le traitement brutal que Boris lui avait fait subir.

Quand même un peu amer, Malko enlaça Lise, très éloignée des problèmes de la CIA. Avec ses deux gorilles et Krisantem, dans un pays en principe allié et favorable, il était tenu en échec par la seule astuce d’un agent ennemi… Plutôt vexant.

Le charme de la jeune Danoise commençait à effacer ses soucis lorsqu’un cri perçant le ramena à la réalité. Cela venait de la gauche de la piste improvisée, côté feu. Il lâcha aussitôt Lise et se précipita.

Le géant blond était presque dans les flammes, tenant Stéphanie par la main. Il la souleva d’une seule poussée, à bout de bras, la décollant de terre de vingt centimètres, ce qui, étant donné sa stature, représentait une performance digne des Jeux Olympiques… Puis, la reposant, il prit son élan et sauta par-dessus le feu en poussant un cri sauvage, repris en choeur par tous les danseurs.

Les mains aux hanches, Stéphanie attendait. Le géant reprit son élan, et, d’un bond fabuleux, retraversa le feu, sans même roussir ses chaussettes, atterrissant aux pieds de la jeune femme.

— Qu’est-ce que cela signifie ? souffla Malko à Lise qui l’avait rejoint.

La jeune fille sourit.

— Ils vont ouvrir le bal selon la tradition. Maintenant, il va l’emmener faire l’amour. Mais lorsqu’elle reviendra si un autre homme saute aussi le feu pour elle, tout recommencera.

— Vous avez une conception sportive de l’amour, remarqua Malko.

Lise pouffa :

— Oh ! mais le saut n’est pas obligatoire pour faire la cour à sa cavalière, affirma-t-elle. Ici ce sont les paysans, n’est-ce pas…

S’il comprenait bien, elle se contenterait d’un tout petit saut, de l’ordre de quelques centimètres.

Tout en dansant, Malko chercha des yeux Otto Wiegand. Ce dernier n’avait presque pas bougé, fixant toujours les danseurs d’un oeil atone. Il avait vu sa femme partir avec le Danois. Ce ne serait pas la seule fois de la soirée. Jusqu’à quel point tiendrait-il le coup ?

* * *

Yona et Chris dansaient ensemble. Le gorille commençait à perdre sérieusement sa mission de vue. Quand elle ne cherchait pas vengeance, Yona était très séduisante… Lorsque l’Américain l’avait serrée un peu plus qu’on le fait dans le « square dance », elle ne s’était pas défendue.

Le gorille avait goûté à l’aquavit ; l’ambiance érotique aidant, la vue des couples enlacés, les mains qui s’égaraient, le plongeaient dans un état second… Comme tout le monde, il s’arrêtait de danser quand un cavalier sautait par-dessus le feu, riait nerveusement, et se disait qu’il aimerait bien en faire autant… Il était déjà plus de minuit et le va-et-vient des couples battait son plein. Une petite Danoise blonde et boulotte qui dansait à côté d’eux en était déjà à son troisième cavalier.

Tout émoustillé, Chris Jones laissa glisser sa main un peu plus bas que les hanches de Yona. Après tout, il était à l’étranger.