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— Qu’avons-nous découvert ? demanda le colonel en regardant l’écran plat se couvrir d’images de Troisième Furie. Hum… La lune ne semble pas avoir beaucoup changé.

— C’est un vieil enregistrement, expliqua Fassin. J’essaie justement d’en dégotter un plus récent.

— Y fait-on mention des attaques ?

— Très peu, répondit Fassin en manipulant les boutons de contrôle massifs du moniteur à l’aide de bras articulés. Une radio locale en a vaguement parlé, mais c’est à peu près tout.

— Ils en parlent quand même. C’est encourageant, non ?

— Ne soyez pas trop optimiste. Nous parlons d’une radio tenue par un groupe d’amateurs passionnés, écoutée par quelques milliers d’Habitants sur une population totale de cinq à dix milliards.

— La population de Nasqueron n’est-elle pas connue avec précision ?

— Certains l’estiment à deux milliards, d’autres à deux cents, voire trois cents milliards d’individus.

— J’ai moi-même été confrontée à ce genre d’incertitude lors de mes recherches, dit Hatherence, tandis que Fassin changeait manuellement de canaux pour accéder à d’autres données. Toutefois, je me disais que ce n’était pas possible, qu’il devait y avoir une erreur. Du simple au centuple… Pourquoi ne pas leur poser la question ? Ils doivent savoir combien ils sont, non ?

— Oh ! oui, vous pouvez le leur demander, rétorqua-t-il avec une pointe d’humour. Un de mes anciens tuteurs avait l’habitude de dire que ce genre de question permettait d’en apprendre bien plus sur la psychologie des Habitants que sur le sujet de vos investigations.

— Ils mentent ou alors ils ne savent pas ?

— Impossible à dire.

— Ils ne peuvent pas ne pas être au courant, protesta le colonel. Une société a besoin de savoir combien elle compte d’individus. Ne serait-ce que pour prévoir ses infrastructures.

Fassin sourit.

— En effet, c’est ce qui se passe partout ailleurs.

— Il en est pour dire que les Habitants ne sont même pas civilisés, fit remarquer le colonel, pensif. Qu’ils ne possèdent aucune société digne de ce nom, sur aucune de leurs géantes gazeuses. Qu’à l’échelle galactique, ils ne constituent pas une civilisation. En fait, ils seraient des genres de barbares hautement développés.

— Oui, je connais cette théorie.

— Vous êtes d’accord avec ?

— Non. Ceci est bien une société. Nous sommes bien dans une ville. Et, même si l’on se limite à cette planète, il s’agit bien d’une civilisation. Je sais que les définitions varient selon les époques et les cultures, mais, sur ma planète, un groupe qui prospère sur une petite île ou au bord d’une rivière, au rythme de celle-ci, est déjà une civilisation.

— J’avais oublié que vous étiez originaire d’une planète solide et minuscule, dit le colonel sans volonté de le blesser. Néanmoins, il convient de revoir la définition de la civilisation à la hausse lorsqu’on atteint le stade galactique. Les Habitants, vus dans leur ensemble, me semblent tout de même déficients.

— Chacun a sa propre définition de la civilisation… Eh ! attendez, on dirait que cela devient intéressant.

La mosaïque d’images dont était couvert le moniteur céda la place à un enregistrement vidéo unique. Troisième Furie, encore, mais filmée de loin, floue, enveloppée de brume. Les installations coniques du complexe étaient à peu près visibles au sommet d’un promontoire. Un éclair de lumière sur le côté, un nuage de débris hémisphérique en expansion. Un cratère rougeoyant à l’endroit de l’impact.

— C’était hier, fit remarquer Hatherence.

— Je crois bien, acquiesça Fassin. La scène semble avoir été filmée depuis la Ceinture A ou au sud de la Zone deux. C’est un travail d’amateur.

Il réussit à revenir en arrière pour rediffuser la vidéo, et apprit rapidement à zoomer.

— Là, c’est nous, reprit-il.

Un point couleur cerise apparut sur une bulle scintillante, au bord du complexe. L’image était exécrable, mais ils virent quand même le dôme du hangar exploser et ses débris se propager rapidement comme un nuage de vapeur. Un minuscule point gris se dessina sur la toile de fond infernale : le transporteur, qui fuyait désespérément vers la géante gazeuse.

Fassin fit avancer l’enregistrement. La position de la lune changea brutalement dans le ciel sombre, comme l’astre poursuivait sa course, et comme celui qui le filmait était emporté dans la direction opposée par un jet-stream puissant, qui permit à Fassin d’affirmer que l’image avait été prise depuis la Bande A.

Un flash blanc aveuglant emplit tout l’écran. Il se dissipa, puis révéla un cratère de plusieurs kilomètres de diamètre. Des débris se propageaient en tous sens, comme du pollen emporté par une tempête soudaine. Le fond du cratère passa du blanc au jaune, du jaune à l’orange, de l’orange au rouge. Les débris continuaient de se disperser. Toutefois, la plupart d’entre eux resteraient à proximité de la lune et décriraient la même orbite qu’elle.

Ils regardèrent en silence. Troisième Furie avait changé de forme. Elle continuait de trembloter, de s’effondrer partiellement sur elle-même, de perdre des morceaux, comme pour recouvrer une forme plus ou moins circulaire. Des nuages jaunes s’élevèrent jusqu’au milieu de l’image, flirtèrent avec l’astre, avant de l’avaler complètement.

Fassin laissa l’enregistrement défiler jusqu’au bout et reprendre depuis le début. Puis il l’arrêta. L’image se figea. Troisième Furie occupait encore une bonne partie du moniteur. Le premier impact venait d’avoir lieu.

— Je ne pense pas que l’on puisse survivre à cela, envoya le colonel.

Sa voix synthétisée paraissait calme.

— Moi non plus.

— Je suis désolée. Combien de personnes y avait-il dans ce complexe ?

— Environ deux cents.

— Je n’ai vu aucun signe de votre Maître Technicien, ni de l’attaque que nous avons essuyée après être sortis de son appareil.

Fassin mit en corrélation l’horloge de l’enregistrement et la mémoire de son gazonef.

— Ce dont vous parlez est arrivé après les événements auxquels nous venons d’assister, et derrière la ligne d’horizon visible sur le moniteur.

— Nous ne pouvons donc plus compter sur aucune aide extérieure, dit le colonel en se tournant vers lui. Nous continuons quand même, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Qu’allons-nous faire, à présent ?

— Nous avons besoin de parler à certaines personnes.

— Donc, vous voulez entrer en contact avec ceux de votre espèce ? demanda Y’sul.

— Via un relais situé loin d’ici, confirma Fassin.

— Pourquoi ne pas l’avoir déjà fait ?

— Je voulais obtenir votre autorisation.

— Vous n’avez pas besoin de permission pour cela. Il vous suffit de trouver une parabole et d’envoyer votre message. Je ne crains pas pour ma réputation, vous savez.

Ils se trouvaient dans l’antichambre de l’Administrateur de la ville. C’était une grande salle ornée de tentures taillées dans des peaux de croqueur de nuages couvertes de volutes jaunes et rouges. Sur certaines d’entre elles, on pouvait voir le trou laissé par le projectile qui avait tué la bête. L’antichambre était également dotée d’une grande baie vitrée donnant sur l’infinité de roues et d’engrenages dont était composée Hauskip. La nuit tombait lentement, les lumières commençaient à s’allumer. Y’sul flotta jusqu’à la fenêtre. Il la cogna légèrement, et elle s’ouvrit vers le bas pour former une sorte de balcon. L’Habitant marmonna quelque chose à propos de la vue magnifique, d’un déménagement éventuel. Le vent s’engouffra à l’intérieur, souleva les tentures, donna l’impression que les peaux étaient des bêtes vivantes qui fuyaient leurs chasseurs.