Je lui jetai un regard choqué.
— Je veux parler, naturellement, de ses activités.
J’avais rarement l’occasion de me fâcher contre la présidente, mais mon sang, en l’occurrence, ne fit qu’un tour.
— Il n’y a pas de quoi plaisanter. Si cette affaire n’est pas correctement menée, ce sera la plus grande source de problèmes que nous devrons affronter pendant des années.
— Je sais, fit Ti Sandra en levant les mains d’une manière conciliante. Je frissonne rien que d’y penser. Et je ne vois personne de plus qualifié que toi pour surveiller ce projet. Mais… qu’est-ce qui te fait croire qu’une promotion de politiciens nouvellement élus saurait mieux faire face ?
— Je les aiderai.
— Et s’ils refusent ton aide ?
Cette possibilité ne m’était pas venue à l’esprit.
— Une élection comporte toujours un risque, continua Ti Sandra. Nous n’avons pas encore prouvé que nous savons nous y prendre sur cette planète. Le moment le plus délicat est celui de la transition.
— La transition est corrompue par les dirigeants qui refusent de renoncer au pouvoir, lui rappelai-je.
— Et gâchée par ceux qui ne savent pas gouverner, riposta-t-elle.
— Tu voudrais que je me présente avec toi ?
— J’ai besoin de toi. Et… je te laisserais t’occuper spécialement des Olympiens. Ce serait dommage de mettre tant d’argent dans un rehaussement pour voir évoluer les choses de l’extérieur.
Je méditai durant un bon moment ce qu’elle venait de dire. Ce qui comptait pour moi, ce n’était pas tant faire partie de l’histoire que tirer Mars de la situation effrayante où elle se trouvait. Si j’acceptais son offre, il faudrait que je renonce encore à passer plus de temps avec Ilya, que j’abandonne une bonne partie de ma vie privée. Mais elle avait raison. La plupart des candidats qui s’étaient déclarés manquaient d’envergure. Nous, au moins, nous avions l’expérience.
Il fallait mettre de côté les considérations personnelles. Où serais-je le plus efficace ? J’avais espéré échapper aux contraintes de la vie des élus et prodiguer mes conseils à la nouvelle équipe, mais…
— Ce n’est pas l’enthousiasme, je vois, me dit Ti Sandra.
— Je ne me sens pas bien, murmurai-je.
Et ce n’était qu’une légère exagération.
— Les meilleurs dirigeants sont ceux qui aspirent à diriger, fit-elle d’une voix sentencieuse.
— Je n’en crois rien.
— C’est pourtant une bonne devise. Es-tu avec moi ou non ?
Je gardai le silence. Elle attendit patiemment. Solide comme un chêne, cette femme que j’en étais venue à aimer comme ma propre mère remplissait la salle de sa présence.
Je hochai finalement la tête, et nous nous serrâmes vigoureusement la main.
Sans l’ombre d’un doute, j’étais maintenant une politicienne.
Le meilleur endroit pour choisir, acheter et installer un rehaussement était Shinktown. Je pris l’avis de Charles pour déterminer le meilleur modèle martien disponible et le niveau qui convenait le mieux à mes besoins.
— Entre le minipenseur, et le modèle LitVid, me dit-il. Le meilleur de la catégorie est celui conçu par Marcus Pribiloff et commercialisé par le MA de Wah Ming. Il coûte deux cent mille dollars triadiques, mais je peux t’obtenir une remise.
Je lui demandai pourquoi il ne s’en était pas fait installer un.
— Je n’aurai pas la présomption de dire que je n’en ai pas l’usage, me répondit-il, mais ce n’est pas tellement intéressant pour la créativité. Trop fixe et linéaire.
Shinktown avait peu changé en six ans. L’atmosphère de distractions à bon marché et de gargotes pour étudiants prévalait. L’architecture incarnait toujours ce que Mars avait à offrir de pire. Mais un nouveau quartier était né dans la partie sud-ouest de la ville, qui répondait aux besoins des étudiants et membres de la profession enseignante désireux de rivaliser avec la vie universitaire terrestre.
Il y avait toujours eu sur Mars quelques adeptes du rehaussement. Les économistes avaient été les premiers, suivis des mathématiciens, physiciens, sociologues et médecins. Mais aujourd’hui, toutes sortes de Martiens venaient s’équiper à Shinktown sans nécessité professionnelle particulière. Les ventes de rehaussements avaient triplé à l’UMS au cours de ces trois dernières années.
Les comportements changeaient. Mars ressemblait un peu plus à la Terre. Encore vingt ans, me disais-je, et nous l’aurions peut-être rattrapée.
J’avais pris quelques jours pour faire ce voyage à Shinktown. En proie à une certaine appréhension, je me rendis dans les bureaux de Pribiloff. Le décor était du style pionnier-moderne, intégrant l’ingéniosité martienne de l’époque où les matières premières étaient rares, mais avec une touche presque satirique. J’aimais bien cet esprit, mais cela ne fit rien pour réduire ma nervosité.
Une secrétaire humaine, genre conservatrice et bonne mère de famille, me fit passer une rapide visite médicale et vérifia mes statuts. Puis elle m’accompagna dans le saint des saints du docteur Pribiloff. Il m’accueillit à la porte, me serra vigoureusement la main et s’assit sur un tabouret après m’avoir fait prendre place dans un fauteuil confortable au milieu d’un cercle de lumière. Tout le reste de la petite pièce était plongé dans l’ombre, y compris Pribiloff.
Il semblait avoir à peu près mon âge. Son visage était grave, son front haut, sa peau très pigmentée. C’était un homme séduisant sur le plan professionnel. Il portait un complet et des chaussures montantes. La poche d’ardoise brillait par son absence. Sans doute était-il équipé d’une ardoise interne.
— Votre choix est intéressant, madame la vice-présidente, me dit-il. Rares sont les politiciens qui nous demandent un rehaussement scientifique. Vous n’avez pas manifesté publiquement beaucoup d’intérêt pour les disciplines scientifiques, jusqu’à présent. Puis-je vous demander les raisons de ce revirement ?
Je lui souris poliment en secouant la tête.
— Elles sont personnelles, répondis-je.
— Les rehaussements de simple agrément ne sont pas toujours satisfaisants, m’informa-t-il en changeant de position sur son tabouret. La technique actuelle demande encore une bonne dose de motivation et de concentration. Le modèle que vous demandez… je ne l’ai jamais installé auparavant. C’est une adaptation d’un rehaussement terro rarement utilisé, même là-bas.
— Pourquoi faut-il que vous sachiez cela ?
— Ce n’est pas une simple question de curiosité, madame la vice-présidente. Nous avons besoin d’accorder votre syntaxe neurale au rehaussement, et ce modèle ne fonctionne de manière optimale qu’à l’intérieur d’une certaine fourchette de compléments syntaxiques. Je crois que vous correspondez à…
— J’ai déjà étudié tout cela avant de venir ici, lui dis-je.
— Bien sûr, mais le rehaussement en question demande tout de même une attention spéciale. Il est plus agressif, dirons-nous. Pour certains, il peut même être dérangeant.
— De quelle manière ?
— Pour commencer, il va modifier votre cortex visuel en traçant un chemin direct entre l’imagination mathématique et la visualisation interne. Le changement n’est pas permanent, mais si vous gardez le rehaussement plus de trois ans pour l’enlever par la suite, vous connaîtrez une période d’adaptation un peu pénible.
— Syndrome de retrait.
— On peut l’appeler comme ça. Avec le rehaussement, vous penserez de manière légèrement différente. Vous serez un peu plus analytique dans certains domaines. Même les relations sociales vous apparaîtront sous un jour nouveau.