Contemplant la moquette métabolique, je traçai le chemin imaginaire d’un photon traversant une fibre translucide, ralentissant et se réverbérant. Je visualisai tous les chemins possibles de ce photon qui convergeaient vers le chemin réel final. La somme avant l’historique. Puis je vis le photon émerger de l’autre côté de la fibre avec une suprême économie d’énergie et de mouvement. Action minimale, temps le plus court.
La chambre tout entière, sinistre et nue, devint une nuée de forces aussi fascinantes qu’une réception pleine de gens en train de discuter. Derrière la façade d’interactions électromagnétiques – tout ce qu’il me serait jamais permis de toucher, voir, sentir ou percevoir par mes sens – s’étendait un vide plénipotentiel beaucoup plus riche et beaucoup plus étrange que la matière et l’énergie, le substrat où mon être était si faiblement esquissé qu’il en devenait négligeable. Pourtant, je voyais, et je donnais par là même une forme et une signification à l’ensemble.
Faisant un effort pour sortir de ma rêverie, je me levai, pris mes bagages et ordonnai à la porte de s’ouvrir. Puis j’avançai dans le couloir en m’efforçant de canaliser le flot de mes visions intérieures.
Charles pensait-il et voyait-il tout le temps de cette manière ?
L’Office d’information de la République avait programmé pour moi trois interviews sur une période de six heures débutant quinze minutes après mon arrivée à Mispec Moor. Ilya accentua légèrement la pression de sa main sur la mienne tandis que nous grimpions sur la plate-forme de la navette dans une bouffée d’air humide imprégné de l’odeur des usines de protéines. Mispec Moor se consacrait exclusivement à la production laborieuse de protéines et à ses exploitations de carbone.
— À toi de jouer, maintenant, murmura-t-il à mon oreille. Je déteste les feux de la rampe.
— Merci, bougonnai-je. Profite bien du spectacle.
Il était prévu qu’il fasse le tour des sites à fossiles plutôt quelconques de Mispec Moor pendant que je rencontrerais les journalistes. Sa présence ici était tout aussi officielle et politique que la mienne, mais nous faisions comme s’il était au-dessus de la mêlée.
L’officier du service des infos qui m’accompagnait me présenta trois journalistes. Les deux premiers étaient de Mars et le troisième de la Squinfo triadique, une agence LitVid modérée mais influente qui attachait beaucoup d’importance à la substance et aux révélations. Je n’avais été, jusqu’à présent, interviewée que par des journalistes de MTS, et ça n’avait pas été une partie de plaisir.
L’officier, un jeune homme sympathique lié par le mariage au MA de Klein, m’escorta jusqu’à un salon à l’ameublement Spartiate en compagnie des journalistes.
Ces derniers arrivaient de Noachis Nord, d’où ils avaient été acheminés ici par train à moyenne vitesse. Un voyage de huit heures à travers une morne plaine parsemée de cratères. Ils ne semblaient pas d’humeur particulièrement joyeuse.
Nous nous assîmes sur des couchettes au revêtement râpé et le plus âgé posa son ardoise sur la table entre nous deux, voix et vid activées. La plus jeune, une fille à l’air intimidé et aux cheveux noirs abondants, commença à me questionner.
— Votre gouvernement intérimaire n’a plus que deux mois pour ramener Cailetet et les autres MA récalcitrants au bercail, me dit-elle. Certains membres de l’équipe de transition murmurent que Cailetet n’attend qu’une chose, c’est qu’on lui tende la perche, mais que vous avez personnellement une dent contre Ahmed Crown Niger.
Je haussai les sourcils puis lui adressai mon plus beau sourire. Je venais de décider en hâte de lui couper l’herbe sous les pieds en neutralisant ce qu’elle devait considérer comme sa trouvaille personnelle.
— Mr. Crown Niger, à une époque, représentait Freechild Dauble, pour le compte de qui il a fait incarcérer un certain nombre d’étudiants de l’Université de Mars-Sinaï. Je suppose que vous faites allusion à ces événements ?
Elle hocha la tête, les yeux rivés sur sa proie.
— Cela s’est passé il y a bien longtemps, continuai-je. Mars a changé depuis. Moi aussi j’ai changé.
— Mais pensez-vous que Crown Niger ait changé également ? intervint le premier journaliste en se penchant en avant.
J’avais l’impression d’être une souris encerclée par des vautours.
— Il a grimpé dans le monde, déclarai-je. L’altitude modifie les points de vue.
— Et vous pensez que le gouvernement pourra travailler avec lui, le ramener dans le troupeau avant les élections ? demanda le plus âgé des trois.
Celui qui n’avait pas encore parlé semblait se contenter d’écouter, comme s’il se réservait pour plus tard.
— Nous souhaitons une participation de tous les Martiens. Nous ne voudrions pas que cette planète soit divisée plus longtemps.
— Mais Cailetet affirme que le gouvernement intérimaire soutient des projets susceptibles de mettre en danger l’équilibre de la Triade, déclara alors le deuxième journaliste.
— Première nouvelle.
— Il s’agit d’un communiqué à toutes les LitVids, destiné à être diffusé sur le réseau étendu et sur la Squinfo à vingt-deux heures, temps triadique.
Il me tendit une deuxième ardoise où s’affichait un message que je lus rapidement.
— Avez-vous établi des contacts avec les Olympiens ? me demanda le premier journaliste.
— Je ne puis vous répondre ni dans un sens ni dans un autre.
— Comment pourraient-ils mettre la Triade en danger ?
Je me mis à rire.
— Je n’en sais rien.
— Nous avons creusé un peu la question, reprit le premier journaliste. Et nous avons découvert que Cailetet avait financé quelque temps ces chercheurs avant de leur couper les vivres. Ils sont partis ailleurs, à l’UMS, dit-on. Mais ils sont venus vous trouver, en fait, n’est-ce pas ?
— Cailetet semble en savoir plus que moi sur la question, répliquai-je. Avez-vous interrogé Crown Niger ?
— Nous l’avons fait, déclara le deuxième journaliste. Officieusement. Il pense que le gouvernement intérimaire se comporte de manière assez irresponsable et risque de s’attirer les foudres de la Terre. Il donne l’impression d’avoir très peur.
— Si Mr. Crown Niger veut exprimer sérieusement ses vues, sur quelque sujet réel ou imaginaire que ce soit, pourquoi ne s’adresse-t-il pas directement à nous plutôt qu’au réseau étendu ?
Le premier journaliste battit des paupières et hocha la tête.
— Crown Niger n’est pas si stupide. Que cherche-t-il à faire ?
— Je n’en ai pas la moindre idée, croyez-moi, murmurai-je.
Je jetai un coup d’œil à l’officier de l’information, et il mit rapidement et efficacement un terme à l’entretien.
Il n’y avait pas beaucoup d’attraits dans la vie des petites stations comme Mispec Moor. Dans une cabine délabrée lancée à travers les vieilles galeries saturées de l’odeur lourde de levure des nanos actives, l’officier de l’information me jeta un regard circonspect avant de me demander :
— À quoi devons-nous nous attendre ?
Je secouai lugubrement la tête.
— Crown Niger essaie de saboter les élections.
— Y a-t-il quelque chose d’autre que l’OIR aurait besoin de savoir ? insista-t-il.
— Pas pour le moment, déclarai-je.
Je me laissai aller en arrière contre le dossier dur de la banquette et sentis vibrer mon rehaussement. Les souvenirs de mes entretiens avec les Olympiens se mêlaient à l’exacerbation nouvelle de mes facultés. Les questions se bousculaient sans répit dans ma tête. Je visualisai certaines équations des dossiers que Charles avait transférés dans mon ardoise. Les symboles apparurent en surbrillance rouge, verte ou violette, s’ordonnant dans le rehaussement avant d’émerger dans mon esprit conscient. Je ne savourais pas encore la sensation. C’était troublant d’avoir en permanence un puissant expert relié directement à la pensée consciente et subconsciente.