Les équations, que je ne comprenais encore que vaguement, la substance du rehaussement n’ayant pas encore pénétré en profondeur, attiraient mon attention vers de vagues contradictions. Je fermai les yeux, essayant de libérer mes pensées de ce facteur de distraction pour me concentrer sur Crown Niger, mais les équations refusèrent de disparaître.
Il y a autre chose.
Je secouai la tête en grommelant entre mes dents.
— Vous vous sentez bien ? me demanda l’officier.
— Je réfléchis.
C’était la meilleure réponse que je puisse donner pour le moment.
Diane Johara avait pris quelques kilos depuis notre dernière rencontre, remontant à plusieurs années. Son expression était plus sereine, plus avisée, mais c’était toujours Diane, et nous nous embrassâmes comme au temps où nous partagions une chambre universitaire. Joseph et Ilya assistèrent, gênés, à nos effusions. Ils se serrèrent la main comme deux mâles qui s’évaluent du regard. L’appartement comprenait trois chambres et un coin toilette. Les installations étaient spartiates même au regard des normes en vigueur à Mispec Moor, mais elles étaient propres et agréables, décorées de patchwork aux couleurs de la famille de Diane et de peintures bigarrées dues aux talents de Joseph.
Diane portait une longue robe de velours noir et une minuscule kippa qui lui prenait seulement le sommet de la tête. Dans le judaïsme de la Nouvelle Réforme, hommes et femmes devaient cacher leur tête au regard de Dieu. Elle avait ramassé ses cheveux en un chignon en forme de colombe sur un côté de sa tête, et je trouvais ce style à la fois séduisant et digne. Elle avait découvert sa vraie beauté.
J’étais si heureuse de la revoir et d’être détournée du tourbillon presque douloureux des pensées qui m’assiégeaient que j’avais envie de me mettre à pleurer de joie et de soulagement. Je versai effectivement quelques larmes sur l’autel de notre amitié retrouvée. Joseph nous fit entrer dans la chambre du milieu, une excavation circulaire de sept mètres de diamètre environ, aux parois rocheuses striées de rouge et de noir au-dessus du revêtement isolant. Ilya reconnut immédiatement le minerai et cela fit un sujet de conversation entre Joseph et lui. C’était un dépôt d’oxyde de fer datant des premiers temps de l’histoire martienne et dû aux fluctuations des organismes producteurs d’oxygène dans l’ancienne mer vitrifiée, combinés avec les réactions chimiques de leurs déjections.
J’étais heureuse que Joseph et Ilya aient trouvé un sujet d’intérêt commun pour s’occuper. Diane et moi, nous avions beaucoup de temps à rattraper. Le temps passa agréablement jusqu’au dîner, qui nous réservait une surprise. Après avoir respiré toute la journée cette odeur de levure qui ne présageait rien de bon, nous fûmes ravis de constater que le dîner préparé et servi par Diane et Joseph était particulièrement savoureux. Il consistait en légumes frais, salade délicieuse, la meilleure que j’eusse goûtée depuis des mois, gâteaux de protéines premier choix superbement épicés de curry et de chutney. Nous en mangeâmes jusqu’à ce que notre estomac crie grâce, puis nous ajoutâmes quelques bouchées pour faire passer le tout.
— Nous avons nos propres cuves alimentaires, expliqua Joseph.
Chaque fois qu’il regardait Diane, son visage rayonnait de plaisir. Je n’avais jamais vu un couple aussi amoureux.
— La famille de Joseph a les siennes depuis trente ans, m’expliqua Diane en souriant à son mari.
En les regardant et en les écoutant parler, je ressentais un étrange pincement au cœur. Mes sentiments pour Ilya étaient forts et nous étions bien ensemble. Par nécessité, nous avions trouvé des moyens de ne pas trop souffrir d’être continuellement séparés, mais je doutais que Diane et Joseph se soient quittés plus de quelques heures durant les années qu’avait duré leur mariage.
Ils étaient adorables.
Après le dîner, pendant que Joseph et moi débarrassions la table, Ilya et Diane se retirèrent dans un coin pour bavarder. Un désir de simplicité et d’autonomie maintenait les arbeiters domestiques à l’écart de l’appartement. Joseph me posa quelques questions polies sur le nouveau gouvernement. J’avais maintenant l’habitude de ce genre de demande, et j’y répondis machinalement. Mais il fronça les sourcils, posa la dernière assiette et se tourna vers moi pour me faire face.
— J’aimerais te parler d’une chose, me dit-il. Diane n’a pas jugé utile de t’embêter avec ça, mais mon instinct me dicte le contraire.
— Ah ?
— Il y a eu des demandes de sources différentes concernant la prospection minière de territoires appartenant à Steinburg-Leschke et l’installation d’analyseurs à distance.
— C’est inhabituel ?
— Euh… non, mais la demande n’a aucun sens.
— Pourquoi ?
— Toutes les demandes d’exploitation concernent des territoires cartographiés il y a une vingtaine d’années par la Commission de recensement des ressources naturelles. Aucune prospection nouvelle ne semble justifiée.
La planète tout entière paraissait s’attendre à trouver un voleur sous son lit. Le bureau de la présidente recevait plus d’une centaine de mises en garde par semaine. Si le seul défaut de Joseph était de s’inquiéter un peu trop de la santé de la République, j’étais prête à l’accepter. Je l’encourageai même.
— Et alors ?
— J’ai fait ma petite enquête sur l’origine des demandes. Elles viennent toutes d’anciennes antennes de Cailetet et de sous-traitants étroitement liés à Cailetet.
— D’anciens MA ?
— Tous signataires de la constitution républicaine. Aucun ne représente directement Cailetet, mais… tous le représentent indirectement.
— Intéressant, déclarai-je.
Mais tout cela ne me paraissait guère anormal. Cailetet ne voulait pas attirer l’attention d’un gouvernement qu’il ne soutenait pas. En outre, il ne désirait pas se mettre à dos les gouverneurs de district, et cela se comprenait.
— J’ai posé des questions à droite et à gauche, me dit Joseph en refermant le lave-vaisselle pour le mettre en marche. Neuf districts sur dix gérés par Steinburg-Leschke ont reçu des demandes. Cela représente des milliers de sites. La moitié de Mars.
Je dressai subitement l’oreille.
— Pourquoi tant que ça ?
— Je suppose qu’ils veulent à tout prix découvrir de nouvelles ressources pour faire valoir leurs droits avant les élections. Ils ont peur que les règles ne changent par la suite. Mais j’avoue que ça me laisse perplexe. Ils ne peuvent pas raisonnablement exploiter tous ces sites en même temps.
— Un tir de mitraille ? demandai-je.
Je faisais allusion à la technique éprouvée qui consiste à réserver plusieurs concessions dans l’espoir de tomber sur une ou deux qui soient productives. La tactique n’était pas étrangère à Erzul, au demeurant. La prospection minière acharnée n’était pas une entreprise de tout repos.
— Mais pourquoi dans des secteurs si désolés ? répliqua-t-il. Savent-ils sur l’aréologie des choses dont le gouvernement ou peut-être ma famille devraient avoir connaissance ?
Je secouai la tête en souriant.
— Je me renseignerai.
— Désolé d’avoir parlé boutique, me dit-il. Mais j’ai toujours écouté mon instinct.
— Et il ne s’est jamais trompé ?