Выбрать главу

— Oh ! souvent, fit-il en riant. Je l’écoute, mais cela ne veut pas dire que je lui obéisse aveuglément.

Nous rejoignîmes Ilya et Diane dans le petit séjour. La conversation glissa de l’économie à la politique. Rien de discourtois ni d’indiscret, ce dont je fus reconnaissante à tout le monde. Je commençais à être fatiguée, en vérité, de mon personnage public, et j’aspirais à un peu de détente. Ilya saisit très vite la chose et fit porter la discussion sur la nourriture et l’agriculture. Diane m’observa à la dérobée pendant que Joseph mordait à l’hameçon et commençait à exposer les vues de Mispec Moor concernant son expansion future.

Je fis une pause toilette histoire de me retrouver seule quelques instants pour réfléchir. Le moment finirait par venir, je le savais, où je ne supporterais plus du tout ce rôle de personne publique à l’oreille de qui tout le monde avait quelque chose à chuchoter, dont la vie privée était le point de mire des LitVids et qui ne passait pas assez de temps avec son mari pour remplir un quart de mariage.

D’un commun accord tacite, Ilya et moi avions provisoirement renoncé à avoir des enfants dans l’immédiat. Je comprenais parfaitement que toute vie de famille serait impossible, peut-être pendant des années, si je me présentais avec Ti Sandra et si nous étions élues.

Je songeai à Joseph, si calme, si poli et si sincère, qui redoutait toutes sortes d’embûches sur notre parcours. Je songeai aux mille autres avertissements que nous avions reçus, ridicules ou sinistres, et aux responsabilités sans fin concentrées de manière impossible sur des gens qui ne pouvaient faire autrement que de les déléguer et, en les déléguant, n’avaient pas le droit de se tromper, ce qui arrivait nécessairement de temps en temps. Ils élaguaient alors sans pitié à la recherche d’un idéal difficilement quantifiable et sur lequel toutes les personnes concernées n’étaient évidemment pas d’accord. La chose me faisait penser à une grande meule broyante et je me prenais politiquement en pitié.

Cela passa. Je retournai dans le salon après m’être rincé le visage. Ilya, trop conscient de mes émotions cachées, tapota les coussins sur le canapé à côté de lui et me serra contre lui lorsque je m’assis.

— Nos hommes sont formidables, n’est-ce pas ? demanda Diane.

Passant un bras autour de la taille d’Ilya, je souris tandis que Joseph rougissait.

Je convoquai le groupe des Olympiens aux Mille Collines quinze jours après avoir fait installer mon rehaussement et leur fis part de mes soupçons selon lesquels tout n’avait pas été dit.

Je n’avais pas vu Ilya depuis une semaine. Sillonnant Mars en long et en large, faisant ma campagne avec ou sans Ti Sandra, serrant des milliers de mains et écoutant avec le plus grand sérieux des milliers de voix bien intentionnées, ignorant ceux qui détournaient les yeux sans tendre la main, je me demandais si la vie réelle m’ouvrirait un jour de nouveau ses bras et si je serais capable de la reconnaître alors.

La réunion eut lieu dans mon bureau de vice-présidente, qui venait tout juste d’être achevé. Il était vaste mais sans luxe inutile, conformément au style de notre campagne.

Plus qu’un peu intimidée, je fis du regard le tour des neuf Olympiens assemblés autour de la grande table ovale chargée de fruits frais et de céréales pour le petit déjeuner. C’était la première fois que je voyais certains d’entre eux. Mitchell Maspero-Gambacorta, massif, le crâne dégarni, entièrement vêtu de noir, venait d’un petit MA de Hellas. Yueh Liu, grand et athlétique, était un transformé léger originaire de la Terre qui s’était joint aux Olympiens deux ans auparavant. Amy Vico-Persoff, du MA de Persoff à Amazonis, était une jeune femme à l’air assuré, aux traits résolus et à la voix calme et sereine. Danny Pincher, un homme d’âge mûr, au visage sans expression, semblait totalement indifférent à son aspect physique ou aux vêtements qu’il portait. Charles était assis à l’autre bout de la table par rapport à moi, et son expression était à la fois calme et alerte tandis que je leur exposais les raisons pour lesquelles j’avais soigneusement relu leur rapport.

— Il manque quelque chose, conclus-je. Quelque chose de très important. J’ai entendu tomber la première botte, mais pas encore la deuxième.

Charles me regarda avec un sourire au coin de l’œil.

— Quelle deuxième botte ? demanda-t-il.

Je fis un effort pour trouver les mots que mon rehaussement me suggérait.

— La botte de sept lieues, déclarai-je.

Un silence pesant se fit dans la salle. Personne n’osait parler. Je fis marcher deux doigts sur la table devant moi.

— Vos équations impliquent beaucoup plus que vous ne voulez bien le dire, déclarai-je. Mon rehaussement m’a permis d’arriver à cette conclusion. Et si cela me préoccupe, cela doit préoccuper aussi certaines personnes sur la Terre.

— Aucun Terro n’a eu accès à nos travaux, protesta Charles.

— Combien de temps une découverte de cette importance peut-elle rester secrète ? Quelques semaines ? Quelques mois ? Il y aura nécessairement un Terro qui finira par comprendre. Il en existe des millions qui sont bien plus calés que moi.

— Il est certain que quelqu’un finira par tomber par hasard sur notre découverte, admit Leander, mal à l’aise, mais cela prendra quelques années. Une grande partie de nos recherches a un caractère purement spéculatif et…

— Je ne suis pas d’accord, fit Yueh Liu en levant ses bras musclés au-dessus de sa tête pour les étirer. Les implications sont très claires, comme vient de le dire la vice-présidente Majumdar. Nous ne serons jamais trop prudents. Je connais beaucoup de nos collègues de la Terre, et il ne fait pour moi aucun doute qu’ils découvriront tout le tableau bien plus tôt que nous ne le voudrions.

— Le pincement de la destinée, murmurai-je.

Charles secoua vigoureusement la tête.

— Oublie ça, dit-il. Ça n’a aucune signification.

— Nous devrions tout révéler à tout le monde pour mettre Mars, la Terre et les Ceintures à égalité, estima Chinjia Park Amoy. Je me sentirais bien mieux si nous faisions cela.

— Nous avons décidé une fois pour toutes de garder le secret, protesta Leander avec un froncement de sourcils.

La cohésion du groupe menaçait de s’effriter. Tout le monde semblait mal à l’aise, effrayé, même. J’avais l’impression d’avoir mis la main dans un nid de frelons que j’avais dérangés.

— Des bottes de sept lieues, murmura Maspero-Gambacorta. Le vieux rêve.

— Ça suffit, dit Charles d’une voix ferme mais tranquille.

Il avait retrouvé son calme, du moins en apparence. Il se pencha en avant, les coudes sur la table, et me fixa comme si j’étais la seule personne qui existât au monde.

— Qu’est-ce que nous te cachons, Casseia ? demanda-t-il. Tu as ton rehaussement, à présent. Peux-tu nous dire de quoi il s’agit ?

— Je ne prétends pas être un génie. Il y a des tas de choses que je ne comprends pas encore.

— Justement. Tu peux nous donner une idée de ce que les autres penseront quand ils seront au courant des dernières découvertes. Et ils le seront inévitablement. Dis-nous ce que tu as dans la tête.

Je lui en voulais de me renvoyer ainsi la balle. J’avais l’impression d’être en train de passer un examen.

— Si vous avez accès au continuum de Bell et à tout ce qui détermine la nature de la réalité…, commençai-je.

— Aux variables cachées, uniquement, interrompit Nehemiah Royce.

Mais Charles leva aussitôt la main pour l’empêcher de parler.

— Que pouvez-vous modifier d’autre ? continuai-je. Les descripteurs des moments, des moments cinétiques, des spins, des charges… (Je fis un geste vague des deux mains.) Que pouvez-vous changer ou maîtriser d’autre ?