— Tous les descripteurs ne sont pas susceptibles de pincement, fit Charles.
— Pas encore, précisa Royce.
Charles inclina légèrement la tête pour lui concéder ce point.
— Mais tu as raison, dans l’ensemble, me dit-il. Et ta référence aux bottes de sept lieues est intéressante.
Le creux que j’avais à l’estomac se dilata soudain.
— Je suppose que ton rehaussement t’en dit plus que tu ne peux l’exprimer consciemment, reprit Charles. Tu n’es pas la première à avoir ce problème. C’est un défaut de conception, à mon avis. Ils le supprimeront peut-être un jour.
— S’il te plaît, suppliai-je.
— Nous pouvons accéder à une particule en pinçant le descripteur de sa position spatio-temporelle. En modifiant ce descripteur, nous déplaçons la particule.
— Pour la faire aller où ? demandai-je.
— Où nous voulons. Le problème, en réalité, c’est que nous n’avons rien fait bouger du tout. (Il baissa les yeux vers la table.) Nous ne sommes pas capables de déplacer quelque chose d’aussi petit. Nous ne comprenons pas pourquoi, mais le continuum de Bell amalgame les descripteurs de position par paquets. C’est en rapport avec l’échelle et avec les lois de la conservation de l’énergie. Nous ne pouvons pas séparer les particules. Nous n’avons pas accès aux descripteurs individuels – ni collectifs – des objets de taille insignifiante.
Il s’humecta les lèvres et leva les yeux vers moi pour me regarder en face avant de continuer.
— Mais nous savons pincer simultanément un nombre élevé de descripteurs, même si, pour le moment, notre théorie ne nous permet pas de faire bouger ce bol de riz, par exemple.
D’un doigt, il fit glisser le bol de quelques centimètres sur la surface polie de la table.
— La plupart d’entre nous ont dès maintenant la certitude de pouvoir déplacer, éventuellement, un gros objet, ajouta-t-il.
— Gros comment ? demandai-je.
— Les paramètres sont déterminés par la taille et la densité. Le minimum que nous puissions mouvoir est un objet de densité unitaire, soit une vingtaine de kilomètres de diamètre en moyenne.
— Nous sommes prêts à tenter l’expérience, fit Leander tandis que l’atmosphère de la salle se chargeait soudain d’une sorte d’excitation perverse. Phobos est le plus petit objet correspondant à ces critères dans notre entourage. Son axe le plus long fait vingt-huit kilomètres. Sa densité est de deux grammes par centimètre cube. Notre idée est d’accomplir un voyage sur ce satellite.
J’ouvris muettement de grands yeux. Charles pencha la tête de côté et haussa un sourcil comme pour m’encourager à parler.
— Jusqu’où ? demandai-je.
— Triton, disons. Autour de Neptune. Personne ne l’a revendiqué. Et il a la bonne taille.
— Pourquoi Triton en particulier ?
— À cause de ses éléments volatils. Nous pourrions l’amener ici pour l’exploiter. Il offrirait des ressources à Mars pendant des millions d’années.
— Nous le placerions en orbite, expliqua Maspero-Gambacorta. Nous lui pèlerions sa glace. Les flocons tomberaient dans l’atmosphère de Mars. Avec le temps, elle finirait par devenir plus dense.
— Nous pourrions également nous en servir comme véhicule d’exploration, intervint Leander.
— L’un n’empêche pas l’autre, fit Royce en regardant ses collègues avec une expression de jeune garçon se livrant à des spéculations enthousiastes.
— Je vois que vous avez longuement réfléchi à la question, murmurai-je. Pourquoi n’en avoir pas parlé avant ?
Ce fut Royce qui me répondit.
— Nous n’avons pas encore procédé à des expériences. Jusqu’à ce que nous ayons acquis une certitude – en déplaçant réellement un objet –, la chose est difficile à admettre, vous devez le comprendre.
Je hochai lentement la tête, plus éberluée que jamais.
— Si c’est ça, déclarai-je, toute distance est abolie. Il n’y a plus d’espace-temps.
Danny Pincher eut un petit rire abrupt.
— Il y a un moment que je travaille sur les pincements du temps, dit-il. De manière théorique, bien sûr. Les descripteurs sont étroitement agglutinés. Coréactifs, comme nous disons dans notre jargon. Ils maintiennent une carapace de causalité homogène. Le système logique des descripteurs est d’un classicisme étonnant. Mais la balance des comptes globale conduit à d’énormes complexités si l’on se contente d’observer la nature au niveau macroscopique. Il n’y a qu’au niveau des descripteurs que la globalité devient plus simple.
— En fin de compte, ajouta Charles, nous serons peut-être capables un jour de réduire notre connaissance de l’univers à une seule équation brève.
— Qui conclura la physique, fit Leander en hochant la tête comme si c’était déjà chose faite.
— Mais tout de même… Déplacer une lune entière… D’où vient l’énergie ? demandai-je.
Malgré mon rehaussement, j’étais incapable de tirer une réponse claire des équations de leur rapport.
— Les descripteurs vectoriels et énergétiques gouvernant la conservation sont liés à des échelles de plus en plus vastes, déclara Charles. Si nous déplaçons un objet de grande taille, nous puisons dans un système beaucoup plus grand. En déplaçant Phobos, par exemple, nous forcerions le livre des comptes automatique du continuum de Bell à modifier les descripteurs de toutes les particules en mouvement dans la galaxie pour retirer une minuscule quantité de leur moment total, de leur moment angulaire et de leur énergie cinétique. Le résultat net serait une réduction des quantités correspondantes pour la galaxie tout entière. Personne ne s’apercevrait de rien.
— Pas sur des millions d’années, en tout cas, précisa Royce. Il nous faudrait faire aller et venir des millions d’étoiles à travers la galaxie pour que cela représente une différence notable.
— C’est tellement simple, à vous entendre. Vous pourriez déplacer des étoiles ?
— Non, répondit Leander. Nous pensons qu’il y a une limite supérieure.
— Qui semble pour l’instant égale aux deux tiers de la masse de la Terre quelle que soit la densité, précisa Royce. Mais il ne s’agit peut-être que d’un problème temporaire.
— Certains d’entre nous ont cependant la conviction que cette limite est absolue, déclara Chinjia Park Amoy.
Danny Pincher et Mitchell Maspero-Gambacorta hochèrent la tête pour approuver.
— Vous pourriez le faire avec le matériel dont vous disposez actuellement ? demandai-je.
Les Olympiens se tournèrent vers Charles pour qu’il donne la réponse.
— Nous aurions besoin de penseurs plus puissants, dit-il. Nous y travaillons déjà. Dans quelques semaines, Tharsis nous livrera ce qu’il nous faut. L’expérience pourrait avoir lieu dans deux ou trois mois.
— Tu en es sûr ? insistai-je.
— Oui.
Il semblait irrité de mon incrédulité.
— Vous pourrez déplacer Phobos ?
— Nous déplacerons Mars, si tu nous le demandes, répliqua-t-il avec un regard de défi.
Les révélations des Olympiens se décantèrent lentement dans ma tête durant toute la semaine suivante, alimentées en chemin par un courant constant de faits et d’interprétations fournis ou renforcés par mon rehaussement. Je comprenais peu à peu, malgré les distractions représentées par mes obligations officielles, tout ce que les découvertes du groupe impliquaient, y compris les certitudes, les probabilités, les possibilités… et les improbabilités.
Rien, en fait, ne semblait impossible.
La nuit, toute seule dans mon lit, ou bien à côté d’Ilya, en une occasion cette semaine-là, après avoir fait l’amour, je songeais à mille choses que j’aurais voulu dire à Charles. À des protestations, entre autres, semblables à celles que j’avais déjà exprimées sous le coup de la fureur à l’idée d’avoir été trahie. Pourquoi moi, pourquoi juste maintenant, pourquoi toute cette responsabilité ?