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D’horribles spéculations suivirent. Comment réagirait la Terre si elle apprenait que Mars était à ce point avancée ?

Tu dis que tu peux précipiter des lunes sur la Terre, Charles. Que nous pouvons le faire. Nous les Martiens fantasques et immatures. Ils n’ont jamais eu confiance en nous. S’ils savaient – si jamais ils apprenaient – ils feraient n’importe quoi pour nous arrêter. Ils n’essaieraient même pas de négocier. Ils ne peuvent pas se permettre de jouer la carte de la prudence et d’attendre que nous devenions politiquement mûrs.

Toutes ces possibilités existaient avant cela, lorsque seule la découverte du couple matière/antimatière entrait dans la balance politique. Mais à présent les pressions se faisaient trop fortes, insupportables, sur le point d’éclater.

Les préparatifs des élections se poursuivaient. Le gouvernement intérimaire avait instauré une caisse noire dont les fonds étaient employés à la discrétion de la présidence. Seule une commission spéciale du corps législatif avait droit de regard sur ces fonds, mais elle n’était pas encore constituée. Cette procédure, évidemment, n’était pas prévue dans la constitution, en dehors des périodes de crise, mais aucun état d’urgence n’avait été proclamé. C’était moi qui avais convaincu Ti Sandra d’agir ainsi. La caisse noire nous fournit les fonds nécessaires pour construire un laboratoire plus grand à Melas Dorsa. On devait y faire de la recherche en vue de fabriquer des versions plus grandes de manipulateurs-pinceurs de matière miroir. Il était également prévu que nous financerions la conversion d’un petit vaisseau décrépit de classe D saisi par l’administration fiscale pour non-paiement de taxes orbitales.

Le vaisseau devint en fait l’enfant chéri des Olympiens. Ils le rebaptisèrent Mercure. Il était destiné, en effet, à emprunter la voie sacrée – réservée aux messagers des dieux – du continuum de Bell.

Quatre semaines avant les élections, j’eus avec Ti Sandra une réunion à l’occasion de laquelle nous lançâmes officiellement notre campagne. Elle me demanda des nouvelles du Mercure. Nous prîmes une navette de campagne qui devait nous conduire de Syria à Icaria pour assister à un meeting de grange.

— Nos amis se sont trouvé un nouveau jouet, me dit-elle tandis que nous prenions place dans nos fauteuils et qu’un arbeiter nous offrait une tasse de thé.

— En effet, répondis-je. Et les premiers tests vont bientôt avoir lieu.

— Naturellement, tu comprends comment ça marche.

Elle avait perdu du poids au cours de ces dernières semaines. Son expression était moins joviale. Son regard rencontrait rarement le mien quand elle me parlait.

— Mieux qu’avant, répondis-je.

— Et les arrangements te satisfont ? Je n’ai pas eu le temps de les étudier. Je me repose entièrement sur toi pour ça.

— Les arrangements ne posent pas de problème.

— La sécurité ?

— Pour autant que je puisse en juger, ça va.

Ti Sandra hocha la tête.

— Quand tu m’as envoyé ton dernier rapport, j’ai eu soudain envie de me retirer de la campagne.

— Moi aussi. Je veux dire que ça m’a fait cet effet-là.

— Mais tu es restée.

Je hochai la tête.

— Le plus affreux, reprit-elle, c’est que je ne crois pas du tout à ce qu’ils font. Pas vraiment, en tout cas. Et toi ?

Je réfléchis quelques secondes, afin de répondre le plus honnêtement possible.

— Oui, j’y crois.

— Et tu comprends ce qu’ils font.

— En grande partie, oui, je crois.

— Je t’envie pour ça. Mais je n’ai quand même pas l’intention d’acheter un rehaussement, à moins que tu ne me le demandes. Tu crois que je devrais le faire ?

Connaissant Ti Sandra, je savais qu’un rehaussement l’irriterait en permanence. Elle fonctionnait plus par instinct que par cheminements de pensée clairement définis.

— Ce n’est pas nécessaire, lui dis-je.

— Je vais être obligée de m’appuyer sur toi, m’avertit-elle. Tu seras mon bâton de marche, mon gourdin et mon bouclier – si ça tourne mal.

— Je comprends.

Elle regarda par le hublot. Pour la première fois ce jour-là, son visage se détendit et elle laissa échapper un profond soupir.

— Dieu du Ciel, Casseia… Nous pourrions faire de Mars un paradis. Nous pourrions rendre la vie plus agréable pour tout le monde, et pas seulement pour les Martiens… Nous pourrions devenir des dieux.

— Mais nous ne sommes encore que des enfants, murmurai-je.

— Ce n’est qu’un cliché. Nous serons toujours des enfants. Il doit y avoir des civilisations, dans les étoiles, bien plus vieilles et plus avancées que la nôtre. Elles doivent savoir ces choses. Elles pourraient nous apprendre à utiliser ces instruments avec sagesse.

Je secouai la tête d’un air de doute.

— Tu ne crois pas qu’il existe de plus grandes civilisations que la nôtre ?

— C’est bien d’y croire, répliquai-je. C’est bien d’avoir la foi.

Quelques semaines plus tôt, j’aurais peut-être partagé ses vues.

— Pourquoi parles-tu de foi ? me demanda-t-elle.

— Je n’arrive pas à imaginer des dizaines de milliers de civilisations qui auraient les connaissances que nous avons. La galaxie serait embouteillée comme une autoroute un jour de départ en vacances. Dans cent ans, que serons-nous capables de faire ? Mouvoir des planètes ? Changer les étoiles de place ?

Ti Sandra médita un instant mes paroles.

— Tu penses que nous sommes vraiment seuls ?

— C’est ce qui me paraît le plus probable.

— Je trouve ça encore plus effrayant. Mais cela signifie que nous ne sommes pas des enfants. Nous sommes les meilleurs et les plus brillants.

— Les seuls et uniques.

Elle sourit puis secoua la tête.

— Ma chère colistière, tu devrais me remonter le moral au lieu de piétiner ma future tombe. Tu n’as pas un sujet de conversation plus gai ?

J’étais sur le point de lui décrire les jardins en construction aux Mille Collines lorsqu’elle m’arrêta d’un geste et sortit son ardoise de sa poche.

— Je voudrais d’abord te donner quelques réponses à propos de Cailetet. Tu m’as fait parvenir un rapport sur leurs demandes de concessions.

— Oui ?

— J’ai conseillé aux districts de refuser tout net. Je ne vois pas pourquoi nous empêcherions Crown Niger de se faire du souci à l’idée qu’il restera à l’écart de tout.

— Tu penses que nous pourrions les couper de toute ressource naturelle ?

— C’est une décision politique qu’il ne nous appartient pas de prendre tant que nous ne serons pas élues.

— Mais tu y as réfléchi sérieusement.

— Si tu veux savoir, après les élections, lorsque tout se sera stabilisé – et si nous gagnons, bien entendu –, nous traiterons les MA dissidents comme des puissances étrangères sur un territoire à part. Mais c’est au gouvernement de répondre aux requêtes venues de Cailetet et des autres MA, de juger des mérites de chacun et de fixer les taxes et charges afférentes. Cela dit, il n’est pas question de les couper des ressources dont ils ont besoin.

— Aucune des concessions demandées ne me paraît nécessaire à leur fonctionnement.