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Ti Sandra ferma de nouveau les yeux et eut un sourire triste.

— Les districts n’ont pas besoin de nos encouragements pour se montrer suspicieux.

— Cailetet veut peut-être tester nos relations avec les gouverneurs, suggérai-je.

— Crown Niger connaît de meilleures façons de procéder pour cela.

— En fin de compte, nous ignorons quelle idée ils ont derrière la tête.

— Complètement, en ce qui me concerne, fit Ti Sandra.

Je n’avais pas eu de nouvelles de mon frère depuis six semaines. Pour des Martiens habitués aux grandes familles, aux transferts d’un MA à l’autre et au mélange de loyauté familiale et de secret des affaires, cela n’avait rien d’alarmant. Cailetet était en conflit avec une nouvelle sorte de famille plus grande et plus puissante, le gouvernement. Je n’attendais pas de Stan qu’il m’apporte une aide quelconque, et la meilleure manière pour lui d’éviter toute critique en la matière était de ne pas se manifester.

Mais il n’avait pas non plus contacté mon père. C’était pourtant un fils modèle, qui s’entendait mieux que moi avec lui. Je savais Stan en bonne santé, je savais qu’aucune calamité ne s’était abattue sur Jane ou sur lui, mais à part cela c’était le noir total.

La campagne mobilisait toute mon attention. Je vivais dans les navettes ou dans des chambres aménagées à la hâte, entourée de gardes de la sécurité Point Un et de la crème de la politique martienne, nos conseillers, qui apprenaient aussi vite que nous.

Le chef de mon peloton de sécurité était un homme imposant nommé Dandy Breaker. Et son nom était conforme à son physique{Breaker : équivalent de « casseur » en français. (N.d.T.)}. Il avait des épaules de taureau, des mains larges aux doigts épais et une chevelure coupée court d’un blond très clair. Sa présence parmi les gouverneurs et les personnalités de la République semblait déplacée. Il était presque toujours à mes côtés. Par bonheur, Ilya et lui s’entendaient bien. Dandy avait toujours une ou deux questions à poser sur l’aréologie, et Ilya ne se faisait jamais prier pour répondre.

Leander n’avait pas pu éduquer des penseurs assez vite pour fournir à la République des substituts à tous ceux qui venaient de la Terre. Nous prenions quelques risques, mais nous tenions toutes les informations concernant les Olympiens et leurs travaux strictement à l’écart de tous les penseurs.

Alice II, prêtée par Majumdar, devint le coordonnateur de notre campagne. C’était pour moi un plaisir que de travailler de nouveau avec elle. Ti Sandra et moi, nous passions des heures à bavarder en sa compagnie durant nos interminables déplacements de station à station.

Alice déterminait l’ordre de nos apparitions d’après la démographie et les sondages ponctuels. Nous nous posions dans une petite station de l’extrême Nord, pour y rencontrer soixante ou soixante-dix prospecteurs d’eau endurcis, plutôt sceptiques et quelque peu repliés sur eux-mêmes, Ti Sandra leur faisait son numéro de dure à cuire avec un côté fortement maternel, et nous repartions quelques heures plus tard pour faire des sauts de puce qui nous conduisaient de l’une à l’autre des six exploitations prospères de lanthane sur les plaines d’Amazonis et d’Arcadia. Les plus difficiles à convaincre, naturellement, étaient les petits MA alliés de Terra Sirenum, fermement sous la coupe de nos principaux adversaires.

Ceux-ci menaient une campagne vigoureuse et même agressive, mais les Martiens étaient encore trop polis pour être très méchants en politique. Tout le monde, cependant, avait lu des livres sur les campagnes présidentielles du XXe siècle aux États-Unis d’Amérique, avant l’avènement du vote populaire, et certains de nos opposants s’inspiraient ouvertement de personnages historiques comme Richard Nixon ou Lyndon Johnson. Personnellement, je les trouvais tous les deux tragiquement révoltants, et je préférais le style rude et improvisé des candidats de l’Union économique de la Baltique au XXIe siècle.

Ces bains de poussière de la politique martienne dans son enfance jouaient, à vrai dire, en notre faveur. Nos opposants avaient tendance à se bouffer le nez sans vraiment s’attaquer à Ti Sandra à cause de son statut de « mère de la République ». Nous émergions des débats et autres rencontres en nous retrouvant de plus en plus haut dans les sondages.

Ces déplacements continuels, cependant, nous usaient. Ti Sandra, en privé, exprima le souhait que Charles et son groupe puissent rapidement transporter instantanément des objets de taille plus petite.

— Je sais que je suis grosse, murmura-t-elle, mais ça ne suffit pas encore pour me faire entrer dans la bonne catégorie. Je donnerais n’importe quoi pour un petit répit.

Le répit n’était pas près d’arriver.

J’occupais les rares minutes de temps libre dont je disposais chaque jour à lire des livres de maths, à regarder les vids disponibles sur le réseau étendu et à charger des suppléments d’abonnement. Alice m’avait établi un programme pour accélérer l’assimilation des fonctions du rehaussement, qui évoluaient déjà très vite sans cela. Ce qui m’avait naguère semblé monotone et arbitraire devenait à présent un jeu fascinant, beaucoup plus stimulant et enrichissant que la politique. J’approfondis ainsi la théorie officiellement acceptée des flux de données, l’interaction des élément neuraux, la transvection de l’information en connaissance, effectuant une liaison croisée avec ce que Charles et les Olympiens avaient réalisé en physique. Tout cela dans les brèves minutes de rêverie aux côtés de Ti Sandra endormie tandis que Mars enténébrée flottait sous nous comme une couverture moelleuse sous un ciel constellé de joyaux. Le cognement sourd et régulier des élévateurs de la navette me berçait dans un état second où je devenais les nombres et les représentations graphiques.

La seule chose que j’étais incapable de faire, cependant, c’était comprendre de manière linéaire comment Charles avait accompli le saut entre la théorie des flux de données et la nature du continuum de Bell. Et plus j’en savais là-dessus, plus je m’émerveillais que Charles eût réussi. Cela tenait du miracle surnaturel.

Le saut accepté, il devenait de moins en moins étrange de croire que nous pouvions déplacer des planètes et communiquer instantanément, qu’un paradigme pouvait mourir et être aussitôt remplacé par un autre. La théorie des descripteurs fleurissait en moi et envoyait ses radicelles dans tous les impondérables de la physique, éliminant les contradictions et les infinitudes de la mécanique quantique.

Quand j’avais du temps libre, j’allais voir Ilya. L’équipe de Cyane avait achevé la construction du dôme géant qui devait abriter les premières expériences grandeur nature avec les cystes mères intactes. Ilya nous fit faire, à Ti Sandra et à moi, le même tour des installations qu’il avait fait faire précédemment à d’autres couples de candidats présidentiels.

— J’ai besoin d’assurer mes arrières, fit-il avec un clin d’œil dans ma direction. La politique est si incertaine en ce moment.

Sous le dôme de cinq hectares, nous contemplâmes la poussière de glace grise qui tombait lentement sur tout, formant des flaques poudreuses autour des cystes exposées. Rien d’autre n’avait été produit, jusqu’à présent, qu’un peu de bave et quelques incrustations de silicate qui ressemblaient à des spicules d’éponge. Mais le groupe d’Ilya était optimiste. De la salle d’observation et de contrôle où nous étions, nous les vîmes faire varier par degré et pourcentage les conditions régnant sous le dôme, transformant la poussière de glace grise en pluie boueuse, changeant les concentrations minérales et les gaz atmosphériques.

— Nous attendons le jour des élections pour annoncer notre succès, confia Ilya à Ti Sandra, afin de vous voler la victoire dans les LitVids.