Elle hocha la tête avec le plus grand sérieux.
— J’aimerais mieux être ici ce jour-là, murmura-t-elle.
— S’il te plaît, demandai-je à mon mari, garde tes plaisanteries sur l’élevage des électeurs martiens.
— Loin de moi l’idée de suggérer…, commença Ilya.
Ti Sandra le fixa de ses yeux agrandis, les lèvres plissées.
— Ne l’écoute pas, dit-elle. Tout peut aider.
Les cystes ressemblaient à de gros œufs noirs à demi enfoncés dans le sable rouge. Des invaginations linéaires striaient la surface noire, remplies de flocons de neige. L’ombre des armatures du dôme gaufrait le paysage. Partout se faisaient entendre les bruits sourds des machineries d’incubation expérimentale.
Mars couve dans tous les domaines, me dis-je tandis que nous nous préparions à repartir. Si seulement nous pouvions tomber sur la bonne combinaison.
J’embrassai longuement Ilya. Puis je suivis Ti Sandra. Les gardes de la sécurité et deux arbeiters blindés nous entourèrent dans la galerie qui menait au terminal des navettes.
Nous n’avions pas prévu de nous revoir jusqu’à la veille des élections. Levant la tête, j’aperçus Ilya qui me regardait du haut du parapet du terminal, entouré par l’arrière-garde de notre peloton de sécurité. Il agitait la main dans notre direction générale et ses pensées semblaient ailleurs. Je ressentis un élan de reconnaissance pour la patience dont il avait fait preuve et pour sa beauté. Nous avions prolongé ce baiser en sachant qu’il n’y en aurait pas d’autre avant des semaines.
Cela faisait à peine deux ans qu’il était mon mari.
Mon cher mari.
Cinquième partie
Dans la chambre des débats plongée dans la pénombre, Ti Sandra et son adversaire le plus proche, Rafe Olson de Copernicus, se tenaient derrière leurs podiums, baignés de la lumière dorée des spots. Ti Sandra regardait l’assistance en souriant, hochant la tête d’un air chaleureux. Les débats avaient tous lieu à l’UMS. Ils étaient retransmis en direct sur toute la planète, où trois millions de Martiens adultes les suivaient fidèlement. Trois millions, cela représentait à peine un pour mille de l’audience de la LitVid commerciale la plus populaire de la Terre.
Les nouvelles de Mars, si elles étaient peu nombreuses, avaient néanmoins un impact sentimental significatif. Les signaux LitVids couvraient déjà tout le réseau étendu, avec des commentaires de toute la Triade sous forme de texte. La campagne électorale martienne tenait une place importante dans l’actualité. C’était la première épreuve véritable qu’affrontait la planète-nation depuis sa naissance.
J’avais figuré dans de nombreux débats avec mes adversaires, et je m’en étais assez bien sortie, mais personne, dans ce domaine, n’arrivait à la cheville de Ti Sandra. Elle remplissait son rôle avec un tel style et une telle grâce que je me demandais comment on pouvait songer à mettre quelqu’un d’autre à sa place. Elle acceptait les agressions avec souplesse et savait les dévier de manière à se rendre encore plus forte.
Olson était calme et efficace. Il connaissait son affaire. J’ai souvent pensé qu’il aurait pu faire un bon président. Il aurait pu être plus fin que Ti Sandra, mais il ne suffit pas d’avoir de la cervelle pour faire un bon dirigeant. Il avait au moins trois rehaussements à notre connaissance, deux dans le domaine social et un technique. Et malgré tout, il n’arrivait pas à la hauteur de Ti Sandra en ce qui concernait l’instinct et la classe.
J’étais assise au premier rang, avec Dandy Breaker à ma gauche, le chancelier de l’UMS et son épouse à ma droite, et un millier d’étudiants sur les gradins derrière nous. La scène aurait pu être vieille de plusieurs siècles. Le débat était très démocratique, très humain, et opposait les meilleurs esprits que Mars pût offrir.
Le chancelier, Helmut Frankel, me tapota la main en murmurant à mon oreille :
— Il y a de quoi rendre fier un lapin rouge, n’est-ce pas ?
J’approuvai d’un sourire. Je savais qu’Ilya était en train de nous regarder. Je me sentais à ce point proche de lui. Je savais que Charles regardait aussi. Le spectacle pouvait commencer.
Le penseur de l’UMS, Marshall, installé deux ans plus tôt, projetait l’image d’un respectable professeur d’université. Le teint foncé, vingt-cinq ans environ, il se distinguait par la coloration poivre et sel de ses cheveux. Son image s’inclina devant l’assemblée, qui applaudit poliment, puis devant les podiums.
— Présidente Erzul, candidat Olson, commença-t-il, j’ai rassemblé un certain nombre de questions posées par des citoyens de notre jeune République, humains et penseurs, pour les analyser soigneusement et en extraire les sujets qui semblent figurer au premier rang des préoccupations générales. Pour commencer, je voudrais demander au candidat Olson comment il orienterait la politique de la République en ce qui concerne les importations de produits issus des hautes technologies, par exemple, les conceptions nanos ?
Olson répondit sans donner l’impression de prendre le temps de réfléchir.
— La Triade se doit de traiter Mars comme un partenaire économique à part entière, sans aucune restriction sur les produits de haute technologie. Bien que notre position économique face au principal exportateur de réalisations nanos, la Terre, ne soit pas particulièrement favorable, je pense que nous possédons un avantage moral en tant qu’enfant de la planète mère. Pourquoi la Terre refuserait-elle de nous traiter comme partenaire à part entière, si l’objectif final est l’union de tout le Système solaire en une puissante alliance d’États et de planètes entièrement souverains ?
— Cet objectif final dont vous parlez serait-il ce que certains appellent la Grande Vague, l’élan vers les étoiles ?
— À long terme, oui, bien sûr. Je partage avec les gouvernements de la Terre la conviction que de nouveaux territoires sont indispensables à l’expansion. Mais il existe d’autres objectifs plus immédiats, parmi lesquels la transparence des découvertes scientifiques et technologiques, afin de neutraliser les frictions dues à des inégalités de développement technique.
Olson n’était pas au courant, à ma connaissance, des recherches des Olympiens, et il devait plutôt faire allusion aux réclamations des Martiens concernant les restrictions d’accès à la technologie terrestre. Mais pour moi, sa petite phrase avait des résonances spéciales.
— Présidente Erzul, votre commentaire sur la réponse du candidat Olson ?
Ti Sandra plaça les mains sur son pupitre et garda le silence durant plusieurs secondes, ce qui était significatif. La politique, c’est aussi du show-business. Elle ne voulait pas donner l’impression de fournir des réponses prédigérées ni de prendre les questions à la légère.
— Aucune nation, aucun corps politique ne pratique l’altruisme à long terme. Nous n’avons aucune raison de penser que la Terre se comportera comme une mère avec son enfant. Nous avons notre amour-propre planétaire. Nous avons aussi nos qualités, nos produits et nos inventions à offrir en échange de ceux de la Terre, et ils prendront de plus en plus d’importance à l’avenir. L’évolution doit se faire sur la base d’une saine et amicale concurrence. Nous gagnerons notre place dans la Triade sans solliciter de faveurs ni de cadeaux. Je comprends que d’autres aient besoin de territoires nouveaux à explorer, mais Mars est elle-même un territoire nouveau. Notre planète est jeune et forte. Elle peut grandir, elle grandira à son rythme pour atteindre sa maturité.