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— Mais la Triade ne doit-elle pas nous traiter en partenaire égal au nom des liens historiques existant entre nous ? demanda Marshall.

Ti Sandra admit que ce serait en effet une bonne chose, mais ajouta :

— Nous n’essaierons jamais de faire obstacle à la croissance de la Terre ni d’aucune autre puissance souveraine appartenant à la Triade. Tout ce que nous demandons en retour, à long terme, c’est que la Triade ne se mette pas en travers de notre route. Nous disons oui aux liens économiques, nous encourageons toutes les formes de libre-échange, mais nous ne devons pas nous appuyer sur des sentiments ou des espoirs inappropriés.

Il lui restait trente secondes de temps de réponse, et elle prit le temps d’épiloguer.

— Mars est un riche désert, parsemé d’établissements peuplés de rudes et sympathiques pionniers. Nous avons tous grandi dans des familles indépendantes qui coopéraient pour survivre et qui commerçaient afin de prospérer. Je pense qu’il y a là un ordre naturel des choses, fait de bonne volonté entre partenaires qui s’aiment mais savent garder la tête sur les épaules, qui respectent leurs concurrents en ne leur mettant pas de bâtons dans les roues et qui partagent leurs ressources communes par l’intermédiaire d’une autorité centrale forte et équitable. Un bon gouvernement est celui qui maintient l’équilibre entre toutes ces forces et corrige les anomalies qui refusent de se corriger elles-mêmes. La vraie réussite d’un gouvernement martien consistera à ne pas étouffer nos forces les plus vives afin de les faire entrer dans un plus vaste dessein intellectuel sans précédent dans l’histoire telle qu’elle est vécue en réalité.

Le chancelier Frankel se pencha vers moi pour me dire :

— Brillamment exposé et répliqué. Mais j’espère qu’elle ne croit pas sérieusement à tout ça.

L’image de Marshall se tourna pour faire face à Olson.

— Le gouvernement intérimaire de la présidente Erzul s’est déjà avéré être un effet effet un iv hé…

L’image s’était brusquement figée avant de disparaître. Les foyers LitVids tout autour de l’auditorium accomplirent quelques rotations limitées puis s’assombrirent. Un bourdonnement sourd emplit la salle, fait de signaux numériques vides dans le circuit audio, puis même cela fit place au silence. À côté de moi, Dandy bondit sur ses pieds, me prit par les épaules et me souleva littéralement de mon fauteuil. Deux gardes et un arbeiter grimpèrent sur le podium pour encadrer Ti Sandra. Un autre garde se posta à côté d’Olson. Les lumières de l’auditorium s’éteignirent.

— Baissez-vous, fit Dandy d’une voix rauque.

Je me laissai tomber à genoux. La salle était maintenant remplie d’un brouhaha angoissé coupé d’appels et de cris aigus. Je sentis mon corps saisi par la peur avant que mon esprit eût le temps de vraiment réagir.

Dandy me poussa par les fesses pour me faire avancer à quatre pattes. Il me couvrit comme un amant bestial jusqu’à ce que nous arrivions sous la protection d’une montée d’escalier. Ti Sandra arriva en haletant.

— Tu es là, Cassie ? souffla-t-elle.

— Je suis à côté de toi, murmurai-je.

— Taisez-vous ! ordonna Dandy.

Une torche à la lumière vacillante s’alluma, à moitié cachée par la main d’un garde qui lisait un petit plan sur une plaque de métal fixée au pied de la rampe d’escalier. Le chef d’escorte de Ti Sandra, Patsy Di Vorno, une jeune femme au visage aigu et à la carrure impressionnante, appliqua bruyamment sur mon bras une plaque molle et épaisse, de couleur blanche, qui avait la consistance de la pâte à modeler. Je poussai un petit cri tandis que la substance se répandait rapidement sur moi, couvrant ma poitrine, mon cou, ma nuque et ma tête, agglutinant douloureusement mes cheveux, laissant des trous pour voir et respirer. Di Vorno avait fait la même chose sur les deux bras de Ti Sandra. Nous étions maintenant protégées par des nanoarmures réactives. Elles étaient intelligentes et mobiles, capables de détecter l’arrivée d’un projectile et de nous recroqueviller en boule à la vitesse d’un muscle qui se contracte. Tout projectile à vitesse élevée entrant en contact avec l’armure serait amorti ou dévié. Cela nous rendait potentiellement dangereuses pour tout notre entourage.

Poussant des cris de protestation étouffés, la présidente et moi fûmes traînées, poussées et roulées dans l’escalier comme des ballots de marchandise. Dans une petite pièce de rangement, froide et obscure, les gardes nous placèrent contre un mur adjacent à l’entrée. Ils réglèrent leurs torches au maximum et les braquèrent sur le couloir. Des liaisons coms codées pénétrèrent les murs comme des chuchotements secrets échangés par des enfants apeurés.

Personne ne nous avait suivis. Quatre gardes et deux arbeiters transformèrent la petite pièce en fortin, appliquant sur les murs des capteurs instantanés en pâte et sortant leurs pistolets. Les arbeiters étaient plus lourdement armés que je ne l’aurais pensé. Ils disposaient de canons à tir rapide, de faisceaux d’électrons à courte portée et de bio-étourdisseurs sélectifs capables de plonger toute une armée d’assaillants vivants – hommes ou animaux – en état de choc.

Je me serrai contre Ti Sandra, qui se serra contre moi. Nos armures crissèrent comme du latex. Nous nous aperçûmes alors qu’Olson était avec nous dans la pièce. Elle lui lança un regard surpris, et nous nous rapprochâmes de lui.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il d’une voix qui tremblait.

Sa dignité semblait sérieusement froissée. Il nous repoussa.

— Panne de courant, suggéra Ti Sandra.

Le garde le plus proche, que je ne connaissais que sous le nom de Jack, secoua la tête à la lueur de la lampe tandis qu’au-dessus de lui une ombre plus large accentuait sa dénégation.

— Non, madame, fit Patsy Di Vorno en revenant. Il ne peut pas y avoir de panne de courant dans un bâtiment comme celui-ci. Le penseur spécialisé s’est effondré. Tous les contrôles de sauvegarde ont claqué en même temps. Ces choses-là n’arrivent jamais. Il s’agit d’une action délibérée.

— Ah ! fit Olson, oubliant de refermer la bouche.

L’esprit de Patsy, s’enclenchant sur un rehaussement à grande vitesse, se mit à tourner très fort, et elle débita :

— Mettez votre navette sur destination inconnue. Risque élevé si repérage aérien par l’adversaire.

— Ou sabotage, intervint Dandy Breaker. Il vaut mieux séparer la présidente et la vice-présidente. Le candidat peut servir de leurre.

La mâchoire d’Olson s’affaissa un peu plus.

— Désolé, monsieur, continua Dandy.

Son visage était de pierre, ses pupilles rétrécies à la lumière. Je ne voyais que de grandes taches d’un blanc cru ou d’un noir constellé.

— Vous avez vos obligations, fit Olson, aussitôt interrompu par son propre garde.

— Nous allons vous faire sortir d’ici également, monsieur, affirma-t-il. Ce que voulait dire Breaker, c’est que chaque équipe évoluera séparément. Trois directions différentes, chacune servant de diversion aux autres.

Il leva la main, et de nouveau nous fûmes tous les trois saisis et entraînés dans le couloir. De l’auditorium nous parvenaient encore des cris et des appels angoissés.

— Ne vous inquiétez pas, madame, me dit Breaker. Il n’y a eu aucun tir jusqu’à présent, ni aucun signal d’attaque.

— Attention aux murs qui pèlent, conseilla l’un des gardes. Nano-poisons, armes ou machines à assemblage éclair, tout est possible.

— Mais qui ? demanda Ti Sandra.

Son visage était congestionné, son corps massif semblait soudain vulnérable et affaibli, comme une cible trop grosse et trop lente.

— Nous ne nous occupons pas de ça pour le moment, madame la présidente, fit un autre garde.