— Si vous devez encore me mettre la main au cul, j’espère que vous savez à quoi vous vous engagez, dis-je à Dandy.
Il tourna vers moi un regard surpris, sourit puis murmura :
— Excusez-moi, madame.
Nous reprîmes les galeries qui menaient au terminal des navettes. Nous marchions d’un bon pas, précédés et suivis de gardes et d’arbeiters.
— Bon Dieu ! Ça ne me plaît pas du tout ! fit Olson avant que nous ne nous séparions.
Tandis que son garde le poussait vers le quai, Di Vorno m’annonça :
— Madame la vice-présidente, vous allez prendre une autre navette. La présidente voyage seule. Bonne chance, Dandy.
Ce dernier, accompagné de Jack et d’un arbeiter, me guida vers un quai où m’attendait un second engin. Je savais que le groupe se déplaçait toujours avec deux navettes, mais c’était la première fois que je voyais celle-ci. Elle n’avait pas l’air très luxueuse, mais elle était racée, blindée, et paraissait plus rapide.
Dandy fit alors quelque chose qui me causa un choc. Il sortit de sa poche un petit paquet, s’approcha d’une fontaine décorative du terminal et ouvrit le paquet sous le robinet. Le contenu enfla rapidement au contact de l’eau comme une pâte qui lève. Un minuscule observateur mécanique sortit de la masse et me quadrilla à toute vitesse d’un réseau de lumière rouge. La masse informe gonfla alors dans le bassin entourant la fontaine. Des bras et des jambes jaillirent. Des chaussures se greffèrent directement au bout des jambes, négligeant les pieds et les orteils.
La masse commençait à me ressembler, y compris les vêtements et l’armure blanche. En l’espace de quelques secondes, elle fut sur pied et suivit en crissant l’arbeiter d’une démarche convaincante sinon très élégante. Ils entrèrent dans le véhicule. Les portes coulissèrent. La navette s’éloigna aussitôt et s’éleva dans le ciel rose de l’après-midi, traînant un panache de vapeur blanche où perçaient les flammes de son réacteur.
Je secouai la tête pour décoller les cheveux qui me piquaient la nuque.
— À nous de jouer, murmura Dandy.
Jack et lui me prirent chacun par un bras et me guidèrent dans une galerie.
— Il y a des trains de service qui rejoignent les anciens tunnels de la station, me dit-il. Nous en prendrons un.
C’est ainsi que je me retrouvai à la case départ, l’endroit où était née ma conscience politique. Les galeries des pionniers derrière le dépôt de l’UMS étaient toujours les mêmes, étroites et sombres, encombrées de détritus attendant perpétuellement les recycleurs. L’air était glacé et sentait mauvais. J’avais la tête qui tournait tandis que Dandy et Jack s’arrêtaient pour consulter leurs ardoises.
— Toutes les voies coms sont coupées, à l’exception des canaux de sécurité, qui ne sont pas actifs, m’informa Jack en secouant la tête. Les satcoms ne fonctionnent pas. Nous pourrions essayer de nous connecter sur un port optique interne.
— Il n’y a pas de port dans ces galeries, fit Dandy. Pourquoi les canaux de sécurité ne fonctionnent-ils pas ?
Jack sembla réfléchir quelques instants.
— Personne n’émet, à mon avis, dit-il. Le groupe de la présidente va garder le silence et rester à l’écoute jusqu’à ce qu’il ait des nouvelles de Point Un.
— Point Un ne fait pas confiance à la coordination des penseurs, déclara Dandy d’une voix songeuse. Mais ils sont en liaison avec eux, et les ordinateurs ont une façon de communiquer bien à eux.
— Les évolvons ? demandai-je.
Dandy secoua la tête. Il ne voulait pas se lancer dans les théories. Mais Jack leva ses longs bras vers la voûte de la galerie pour y faire traîner ses doigts et murmura :
— Nous avons remis les penseurs terros en circuit après les avoir vérifiés. L’UMS confiait toutes ses tâches de routine à des penseurs.
— Excepté les équipements de vie, précisai-je.
— C’est vrai, mais tout est coordonné. Les ordinateurs dialoguent avec les penseurs, qui leur donnent des instructions au plus haut niveau. Même les systèmes parallèles de sécurité se réfèrent au patron, et le patron est un penseur. Nous les avons tous vérifiés, mais nous sommes passés à côté, c’est tout.
— Des évolvons de la Terre, murmura Dandy. Mais pourquoi ?
Jack laissa retomber ses bras. Il épousseta quelques cristaux de glace sur son pantalon et se tourna vers moi pour demander :
— Madame la vice-présidente, pouvez-vous nous dire où se trouvent les Olympiens en ce moment ?
— Ils sont certainement sous la protection d’hommes à vous.
— Naturellement. Mais où ?
— Je suppose que la plupart se trouvent à Melas Dorsa. Le groupe de Franklin. Certains sont peut-être à l’Université Expérimentale de Tharsis avec Leander.
— J’ai besoin de savoir un certain nombre de choses, fit Jack. Acceptez-vous de me renseigner ?
— Je ferai ce que je pourrai.
— Trouvons d’abord un endroit sûr avec une bonne isolation. Nous n’en bougerons pas jusqu’à ce que Point Un nous donne des instructions… À supposer qu’ils soient en mesure de le faire. Si nous ne recevons rien d’ici quelques heures, nous ferons venir un train pour sortir d’ici.
Nous restâmes tous les trois dans l’obscurité d’une vieille galerie encore revêtue de mousse de roche et légèrement plus chaude que les longs tunnels. Je me demandais si j’aurais encore su trouver mon chemin jusqu’au dôme retranché où j’avais parlé pour la première fois à Charles et où les étudiants s’étaient rassemblés avant de monter à la surface.
— J’ai une théorie, commença Jack, mais il faut que vous m’expliquiez d’abord quelque chose.
— D’accord, acquiesçai-je.
— Surtout pas de précipitation, madame, m’avertit Dandy, à moitié sur le ton de la plaisanterie. Vérifiez d’abord son statut de sécurité.
Jack hocha la tête avec le plus grand sérieux.
— Il a raison, dit-il. Vérifiez d’abord.
J’accolai mon ardoise à la sienne et comparai nos signaux codés. Ils avaient une zone commune. Jack et Dandy avaient droit au plus haut niveau d’informations secrètes, mais seulement en cas de nécessité absolue.
— Je pense que la Terre est en train de manipuler nos flux de données, me dit Jack. C’est inquiétant. Nous sommes complètement vulnérables. Nos plans d’urgence prévoient que nous vous conduisions dans un endroit secret de notre choix où nous rassemblerons le gouvernement en utilisant un satcom blindé. Mais, à supposer qu’ils aient placé des évolvons dans presque tous nos penseurs et que ces évolvons aient contaminé nos ordinateurs, Mars va se retrouver en très mauvaise posture. Les stations seront coupées les unes des autres, à l’exception des communications par liaison optique directe. Rien ne fonctionnera pendant quelque temps. Les gouverneurs ne pourront plus informer les Mille Collines pendant plusieurs jours. Les spécialistes devront intervenir avec des ordinateurs martiens certifiés pour remettre le flux de données en ordre.
— Il y aura d’autres sabotages, estima Dandy. Tu peux être certain que même nos ordinateurs certifiés seront contaminés.
— Voilà le prix que nous payons pour avoir trop fait confiance à la Terre, déclara Jack avec amertume. Madame la vice-présidente, j’ai besoin de savoir pourquoi la Terre se lance dans une telle action. Est-ce uniquement pour mettre notre gouvernement dans la merde ?
— Non, répondis-je. Ils veulent traiter avec un gouvernement stable.
— Avons-nous quelque chose en train qui les terrorise ?
— Oui, répliquai-je, coupant court à mes hésitations instinctives.
Ma vie dépendait de ces deux hommes.