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— C’est mon deuxième voyage pour la Terre, me dit-il à voix basse. Le premier pour vous, j’imagine ?

— Le premier, confirmai-je.

La plupart des accents anglais de la Terre m’étaient familiers grâce aux LitVids. Acre, le steward, aurait pu être australien. Ses traits ressemblaient à ceux d’un aborigène. Il nous exposa clairement la « docte » en moins de cinq minutes. Il nous donna un certain nombre de consignes de sécurité pour la phase suivante du voyage, l’arrachement et la mise en orbite solaire, puis nous fit faire le tour du salon pour nous accoutumer à la procédure et aux aides en impesanteur.

— Demain, annonça-t-il, nous discuterons des différents niveaux d’immunisation et des options disponibles durant le voyage. Certaines ne pourront pas vous être proposées. Toutes les couchettes de sommeil à chaud sont occupées à titre définitif. Les couchettes temp et les permutes sont également inaccessibles. Nous espérons que cela ne vous causera pas trop de désagrément.

— Flûte, murmura Bithras.

Acre m’aida à ranger Alice dans son alvéole à l’avant du salon. Il me montra comment effectuer les tests de connexion requis par la loi. Bithras nous regarda faire durant quelques minutes, puis il appliqua un ruban d’identité contre une rainure pour empêcher toute manipulation non autorisée. Il nous laissa alors nous occuper du reste.

— Votre penseur de famille ? me demanda Acre.

— Une copie, répondis-je.

— J’adore les penseurs. Une fois rangés, ils ne posent plus aucun problème. J’aimerais qu’il y en ait plus souvent à bord. Sakya se sent parfois seule, d’après le commandant.

Sakya était le penseur de bord spécialisé. Je glissai la main dans l’alvéole, appliquant ma marque d’identité sur le port d’Alice, et demandai :

— Tout va bien ?

— C’est assez confortable, merci, me répondit-elle, passant automatiquement en mode exo. Bithras m’a scellée ?

— Oui.

— Je suis en train de bavarder avec Sakya. Je pense que le voyage sera agréable. Viendrez-vous me voir de temps en temps quand nous serons en route ?

— Avec plaisir.

Je refermai la porte de l’alvéole. Acre la verrouilla et me donna la clé.

— Nous les éduquons sur Mars, lui dis-je.

— Elle apprendra peut-être quelques bonnes manières à Sakya.

Tout à bord du Tuamotu était à base de technologie nano d’un niveau impressionnant. Le vaisseau avait été rénové, avant sa traversée vers Mars, à l’aide des techniques les plus récentes de la Terre. L’activité nano ne laissait plus son odeur caractéristique de levure iodée. Les surfaces visibles du vaisseau pouvaient revêtir des textures et des couleurs d’une variété apparemment infinie. Elles pouvaient également afficher ou projeter des images d’une résolution moléculaire.

Je me sentais environnée d’un cocon de luxe en examinant ma cabine personnelle. Elle faisait deux mètres sur trois et disposait d’un sac à vapeur individuel ainsi que de toilettes sous vide. Si je le désirais, je pouvais transformer pratiquement toute la cabine en un écran LitVid et m’entourer du décor de mon choix.

Je tirai la petite table, enfichai mon ardoise et sélectionnai mon programme. La table prit la couleur et la texture de la pierre et du bois veiné d’or. Je fis glisser mon doigt sur la zone tactile. Les sensations de chêne poli, de marbre froid et de métal lisse étaient irréprochables.

La tradition voulait que les passagers se réunissent avant l’arrachement. Comme j’avais envie d’être assise, je me dépêchai de ranger mes affaires et gagnai rapidement la poupe.

Allen Pak-Lee me rejoignit et se sangla dans le fauteuil voisin.

— Nerveuse ? demanda-t-il.

— Je ne crois pas.

— Moi si. Comprenez-moi, j’ai beaucoup de respect pour Bithras, mais il est exigeant. J’ai discuté avec l’assistant qu’il avait à son dernier voyage. Il m’a dit qu’il avait passé des mois d’enfer. C’était en pleine crise, et Bithras insistait pour couper les vagues.

Notre patron arriva à ce moment-là et se laissa tomber dans un fauteuil à côté de nous après nous avoir salués d’un bref signe de tête.

— Qu’ils aillent au diable, grommela-t-il.

— Qui ça ? demandai-je.

— Ce foutu vaisseau pue le progrès.

Le salon était maintenant plein. Un coup de gong retentit. Le steward, avec l’aide de quelques frêles et gracieux arbeiters octopodes, nous servit à boire et expliqua aux non-initiés ce qui allait se passer. L’arrachement se ferait à peine sentir. Pas plus d’un tiers de g. Durant quelques heures, nous aurions une « vague sensation de haut et de bas ». En fait, un tiers de g, c’était juste au-dessous de la norme martienne. Un peu moins que le poids habituel d’un lapin rouge.

Les passagers qui avaient pu s’offrir un siège dans le salon s’installèrent. Ceux qui restaient debout trouvèrent des poignées de maintien et des supports pour caler leurs pieds. Je les regardai avec curiosité. Ils allaient être nos compagnons pour les huit mois à venir. Notre famille serait ce cylindre. Je vis un homme à l’aspect séduisant, accompagné de sa femme et d’une fille qui devait avoir dix-sept années terrestres. Des Terros d’origine, d’après leur costume. La fille, trop belle pour être totalement naturelle, jouait avec une souris factice.

Acre consulta le bracelet-montre d’apparat qu’il portait au poignet gauche, leva la main et commença le compte à rebours avec nous.

À cinq, le vaisseau se mit à vibrer comme une cloche qui vient d’être frappée. À quatre, le plafond projeta une vue panoramique de la poupe. Tous les yeux se levèrent. Les mâchoires tombèrent. Les entonnoirs de propulsion se tordirent. C’était un réacteur auxiliaire méthane-oxygène qui nous arracherait à l’orbite martienne.

Des traînées violettes se formèrent contre le fond noir et le limbe du soleil levant de Mars : préchauffage et essai. Puis le réacteur lança sa pleine poussée, déployant derrière lui un long cône orangé qui prit rapidement une teinte d’un bleu translucide.

Progressivement, nous acquîmes du poids. La sensation de pesanteur devint presque semblable à celle que l’on éprouvait sur Mars. Les passagers debout se mirent à rire et se lâchèrent. Certains entamèrent un petit pas de danse, en battant des mains.

Nous avions coupé le cordon avec le monde où j’étais née.

Dans ma cabine, avant de m’endormir, j’étudiai quelques diagrammes techniques décrivant le fonctionnement du vaisseau. En temps normal, je n’y aurais pas accordé plus d’importance qu’à une poignée de poussière. Mais Charles s’intéressait à ces choses-là, et je ressentais comme l’obligation perverse de penser à lui. J’attribuais ces idées à l’angoisse de l’espace et au mal du pays.

Douze des passagers de notre cylindre entreraient en sommeil à chaud dès que le vaisseau aurait déployé ses bômes pour le voyage au long cours. Nous resterions vingt-trois jusqu’à la fin du voyage, en majorité des Martiens, dix femmes et treize hommes, parmi lesquels six étaient « libres », bien que, compte tenu des mœurs en vigueur sur la Terre, même les hommes mariés ou accompagnés fussent éligibles pour une liaison qui durerait au plus le temps du voyage. Mais je n’étais, personnellement, pas intéressée du tout.

Je ne ressentais aucune attirance particulière pour Allen, et Bithras était toujours une quantité inconnue sinon menaçante, pas tant au titre d’être humain qu’à celui de cause possible de difficultés futures. Je n’avais jamais été d’un tempérament particulièrement grégaire, peut-être en réaction aux différents membres bruyants de ma famille, et même à présent j’avais plutôt envie de fuir la soirée du premier jour qui nous attendait dans le salon et la salle à manger de bord.