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— Je ne sais pas si elle serait d’accord.

— Je n’ai jamais vu de penseur qui n’ait pas envie d’acquérir plus de données sur la nature humaine. De plus, aujourd’hui c’est le jour de Jill. Il faut fêter ça. Alice a aussi besoin de se détendre un peu.

Jill, le premier penseur de la Terre à atteindre l’état de conscience, le 30 décembre 2047, avait servi de modèle à toute une génération de penseurs. C’était l’ancêtre d’Alice en droite ligne. Il était toujours en activité sur la Terre. Alice avait l’intention de rendre visite à sa bande passante sur les réseaux dès que nous arriverions sur la Terre, si notre emploi du temps le permettait.

Nous passâmes l’une après l’autre dans le sac à vapeur de ma cabine et nous séchâmes.

— Tu fais une fixation sur les sims, lui dis-je. Et la vie réelle ?

— Quand j’aurai dix-huit ans, la vie réelle aura peut-être une signification pour moi. Quand je serai indépendante et que mes parents ne seront plus responsables de mes actions, je pourrai prendre le risque de vivre dangereusement. En attendant, je ne suis qu’une côtelette.

— Une côtelette ?

— Une tranche de poitrine parentale. Les sims sont un exercice pour mon existence à venir.

— Même celles qui sont du genre fantastique ?

Elle sourit.

— Disons… qu’elles sont marrantes.

Je déclinai de nouveau son offre, le plus gentiment possible, mais en laissant entendre que ce n’était pas définitif.

La routine de l’existence dans l’espace devenait hypnotique. Après mes quatre ou cinq heures de sommeil – un peu moins chaque mois –, je me réveillais au son d’une agréable musique, me faisais projeter le programme de bord pour la journée et consultais un menu où je pouvais choisir aussi bien mes repas que mes activités. Je faisais ensuite un peu de culture physique, prenais mon petit déjeuner et passais quelques heures en compagnie d’Orianna ou d’Alice. J’allais parfois dans le grand salon bavarder avec les autres passagers. Les conversations dans l’espace étaient reposantes, rarement stimulantes ou polémiques. Je faisais quelques nouveaux exercices, un peu plus vigoureux, avant l’heure du déjeuner, que je prenais à la table d’Orianna et de ses parents.

Allen et moi, nous nous réunissions avec Bithras tous les deux ou trois jours. Son carnet de rendez-vous sur la Terre grossissait. Nous passions nos après-midi à étudier les dossiers. Bithras nous donnait toutes sortes de documents et de LitVids à examiner. Parfois, il s’agissait de questions confidentielles concernant Majumdar. Je me gardais bien de révéler quoi que ce soit dans mes conversations avec Orianna et les autres.

Le soir, je dînais avec Allen, Bithras et diverses personnes de la Terre que ce dernier connaissait. Je me retirais ensuite dans ma cabine pour regarder les LitVids, assoiffée de nouvelles de l’extérieur. Je faisais quelques nouveaux exercices, puis je rejoignais Allen ou Orianna pour une dernière collation avant de dormir.

Il ne me fallut pas longtemps pour voir les failles dans certaines affirmations, faites par les Terros qui voyageaient avec nous, sur l’avenir de la Terre en général ou sur les projets de la GAEO et de la GAHS. J’étais proche du centre, à présent, et ce que j’apprenais me troublait et m’impressionnait tout à la fois.

Une conversation m’est restée particulièrement en mémoire, à cause de son caractère un peu plus brutal que les autres. C’était vers la fin du cinquième mois. Après m’être plongée durant une heure dans l’économie de la Terre en relation avec le reste de la Triade, qui évoquait pour moi un gros chien remuant une queue très courte mais grossissant à vue d’œil, j’étais descendue dîner et je venais de choisir mon menu. Quelques minutes plus tard, un plateau couvert d’une excellente nourriture nano, supérieure à tout ce que l’on pouvait se procurer sur Mars, me fut apporté par l’arbeiter de la salle à manger, qui l’avait pris dans le distributeur à la gueule illuminée.

Orianna était restée dans sa cabine, plongée dans une sim. Nous avions rendez-vous un peu plus tard dans la soirée. J’étais assise à côté d’Allen, à une extrémité de la table ovale. Les parents d’Orianna étaient en face de moi. Renna Iskandera, sa mère, une grande Éthiopienne à l’air majestueux, portait un ample survêtement orange vif et violet foncé, avec des motifs imprimés dans le brun. Son mari, Paul Frontière, français de naissance et citoyen de l’Eurocom, était vêtu d’une élégante combinaison spatiale dans les tons gris et vert tilleul, légèrement bouffante à la taille et aux jointures, serrée aux chevilles et aux poignets.

Allen s’était lancé dans une conversation avec Renna et Paul. Je prêtai l’oreille.

— Nous sommes un peu intimidés par la Terre et ses coutumes, disait-il. Tout ce monde, toutes ces cultures, toutes ces modes… Plus j’en apprends, plus c’est la confusion.

— Les Martiens n’étudient pas la planète mère à l’école ? s’étonna Renna. Pour se préparer, par exemple, à un voyage comme celui-ci.

— Nous l’étudions, mais nous avons nos propres préoccupations.

Allen me jeta un coup d’œil, plissant les paupières de dérision.

— Sur la Terre, nous sommes fiers d’accepter le changement et l’unité dans la diversité, déclara Paul. Les Martiens semblent fiers de l’héritage commun.

Je décidai d’accentuer la provocation, dans le but de mieux comprendre les Terros, naturellement, et non pas à cause de l’accusation voilée selon laquelle nous étions des provinciaux.

— On nous a toujours appris que la Terre était politiquement plus calme et plus stable que jamais, déclarai-je.

— C’est exact, fit Paul en hochant la tête.

— Mais toutes ces discussions ! Toutes ces dissensions !

Renna se mit à rire, d’une manière joyeuse et cristalline. Elle avait deux fois mon âge, mais elle semblait beaucoup plus jeune. Elle aurait pu passer pour la sœur de sa propre fille.

— Nous nous en réjouissons ! dit-elle. Nous mettons un point d’honneur à nous lancer des arguments à la figure.

— Vous voulez dire que ce n’est qu’une façade ? demanda Allen.

— Non, nous sommes réellement en désaccord sur un grand nombre de choses, mais nous n’allons pas jusqu’à nous tuer quand il y a un conflit. Naturellement, vous avez appris l’histoire du XXe siècle ?

— Bien sûr, répondis-je.

— Le siècle le plus sanglant de toute l’histoire humaine. Un vrai cauchemar. Une seule longue guerre pratiquement d’un bout à l’autre. Une pépinière pour toutes les formes de tyrannie imaginables. Jusqu’à la fin de ce siècle, les passions entre peuples de différentes cultures, races ou religions, ou même de simples questions de voisinage, ont conduit au meurtre de masse et à l’escalade des représailles à une échelle véritablement horrible. Pourtant, c’est aussi la période de notre histoire où un maximum de gens se sont libérés du joug des structures de pouvoir traditionnelles, ont pu exprimer leur scepticisme, ont affiché leurs désillusions et leur désespoir et… ont appris à devenir adultes.

Je fronçai les sourcils.

— Parce qu’ils étaient désespérés ?

— Parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Impossible de retourner en arrière. Personne n’osait plus se le permettre. La destruction ne conduisait plus au profit. Le grand dieu Mammon était devenu un dieu de paix. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à regarder plus loin que le bout de notre nez et à coloniser la Lune, Mars et les petites planètes extérieures. Tout le monde y voyait beaucoup plus clair.