— Mieux vaut tard que jamais, me dit Orianna.
Nous étions en train de connecter nos ardoises sur un canal privé, dans la bande passante du vaisseau, pour nous relier l’une à l’autre et toutes les deux avec Alice, qui avait accepté, et même avec enthousiasme, de superviser l’expérience.
— Tu ne m’as pas encore dit en quoi ça consiste.
— C’est un roman à quarante personnages.
— Du texte ?
— On l’appelle roman parce qu’il y a une intrigue et pas seulement du décor. Tu fais partie d’un flux. Tu peux te déplacer d’un personnage à l’autre, mais chaque personnage s’impose à toi. Tu ne penses plus à ta manière. Tu deviens lui. Ce qui ne t’empêche pas d’avoir un point de vue extérieur. En d’autres termes, une partie de toi saura toujours que tu es toi. Ce n’est pas une sim d’immersion totale.
— Ah ?
— Tu peux te retirer quand tu veux. Tu peux sauter, aussi.
— Tu as déjà fait celle-là ?
— Non. C’est pour cette raison que je ne voulais pas passer uniquement par l’ardoise. Alice nous fournira plus de protection et une plus grande précision dans les détails. S’il y a des bogues, elle nous extirpera en douceur au lieu de couper brutalement la connexion. Une décon, ça me donne à tous les coups la migraine.
Ce qu’elle disait m’effrayait de plus en plus. J’envisageais sérieusement de tout laisser tomber, mais en voyant l’enthousiasme d’Orianna tandis qu’elle mettait en place les nanofiches je me sentais honteuse. Si elle pouvait le faire, pourquoi pas moi ?
— Tu arriveras plus vite que moi dans l’action, me dit-elle en me tendant mon câble. Mon programme devra d’abord désactiver mes rehaussements pour établir des liaisons de coopération.
Je plaçai le câble à proximité de ma tempe. Le bout s’allongea de plusieurs centimètres et se colla à ma peau, en se lovant de manière à équilibrer son propre poids. Les poils de mon bras se hérissèrent. Cela évoquait pour moi les préparatifs d’une thérapie majeure. Quelque chose vibra dans ma tempe. Les liaisons nanos étaient en train de se glisser sous la peau, dans le crâne et dans le cortex. Les arborescences s’insinuaient dans les zones principales du cerveau.
— Qu’est-ce qui se passe si ce truc est arraché accidentellement ? demandai-je en tirant légèrement sur le câble avec deux doigts.
— Rien du tout. Les connexions se dissolvent. Toto inoff. Très vieille technique.
— Et s’il y a une bogue dont Alice ne peut pas venir à bout ?
— Elle est capable de reprogrammer n’importe quelle partie de la sim. Elle te gardera quelques secondes avec elle pendant qu’elle fait la réparation.
Elle a raison, me dit Alice à l’intérieur de ma tête.
— Ouah ! m’écriai-je en sursautant.
J’avais déjà fait des LitVids avec Alice, naturellement, mais une liaison directe, cela donnait des sensations très différentes.
Essaie de me parler sans remuer les lèvres et silencieusement.
— Comme…
Comme ça ?
Exactement. Détends-toi.
Tu approuves ce genre de chose ?
Toute mon existence, à un poil près, est une sim, Casseia.
J’ai dit à ma mère que nous allions faire ça. Je ne sais pas ce qu’elle va en penser.
Je voyais toujours avec mes yeux. Orianna avait fini de mettre son câble. Elle ferma les paupières. Un muscle tressaillit sur sa joue.
— Prête, dit-elle à haute voix.
Début de la sim dans trois secondes.
Je fermai les yeux. Pour la première fois de ma vie, j’avais la sensation de déconnecter mes oreilles, mes doigts et tout mon corps. L’icône du concepteur apparut : trois entailles rouges parallèles surgissant d’un sol noir, ne représentant aucune société ni aucune compagnie qui me fût familière. Puis l’obscurité totale.
Lorsque je rouvris les yeux, j’avais toute une série de souvenirs nouveaux, auxquels se rattachaient des préoccupations, des projets et des sentiments.
La transition s’était faite si doucement que je n’avais pratiquement senti aucune rupture.
J’étais Boudhara, fille de la famille Saoud de l’Alliance Wahhabite, héritière de l’une des vieilles fortunes de la Terre. Je savais, quelque part, que Boudhara n’avait jamais existé, qu’il s’agissait d’une pure fiction, mais cela n’avait aucune importance. Son monde était réel, plus réel que le mien, avec toute l’intensité que peut prendre l’art exacerbé. Mon rôle dans sa vie commençait cinquante ans dans le passé et se frayait un chemin avec une netteté jamais en défaut à travers sept épisodes riches en péripéties pour se terminer sur son lit de mort dix ans dans le futur.
Les intrigues croisées, la duplicité, les trahisons et le sexe – très discret et peu explicite – ne manquaient pas. Il y avait une profusion de détails sur la vie des wahhabites modernes dans un monde d’incroyants. Boudhara ne faisait pas partie de cette dernière catégorie, mais elle n’était pas non plus conformiste. Elle n’avait pas la vie facile. Ce n’était pas l’impression que j’avais, en tout cas, et l’intensité de ses malheurs, par moments, n’était adoucie que par ma certitude que cela aurait une fin.
Sa mort fut d’une violence inouïe. Elle était étranglée par son amant en proie à un complexe d’infériorité. Mais l’expérience ne fut pas plus révélatrice que le sexe. Mon corps savait qu’il n’était pas mort, de même qu’il savait qu’il ne faisait pas vraiment l’amour.
Après cela, mon esprit flotta dans un espace terminal, gris et puissant, et je sentis la présence d’Orianna.
— Tu peux devenir n’importe quel personnage que tu as vu, me dit-elle. Jusqu’à quatre par séance, quand c’est un penseur qui supervise.
— Nous sommes restées longtemps en sim ?
— Une heure.
J’avais l’impression que cela avait duré plus de temps. Je n’aurais pas su dire exactement combien, mais l’idée me vint, dans mon espace gris, que nous ne nous étions pas rencontrées dans la sim. Tout ce que je trouvai à dire fut :
— Je croyais qu’on devait partager cette sim.
— C’est bien ce qui s’est passé. J’étais ton dernier mari.
— Oh !
Une rougeur m’envahit. Elle avait changé de sexe. Et elle savait que c’était moi. Je trouvais cette idée particulièrement dérangeante. Cela remettait en question un trop grand nombre de mes conceptions de base.
— On peut changer le lieu de l’action, également, me dit-elle. Établir la liaison avec Boudhara par des canaux occidentaux. En faire un personnage secondaire.
— Je voudrais être son perroquet, dis-je en plaisantant.
— C’est hors jeu, fit Orianna.
Elle voulait dire que ce n’était pas dans la sim.
— Dans ce cas, j’aimerais remonter à la surface, déclarai-je.
Ce n’était pas l’expression correcte, mais elle me semblait naturelle.
— Quitter, fit Orianna.
Elle me guida dans la grisaille. Lorsque nous rouvrîmes les yeux, nous étions de nouveau dans la cabine, à des dizaines de millions de kilomètres de deux mondes, ce qui semblait bien monotone en comparaison de la vie que menait Boudhara.
Je sifflai doucement et me frottai les mains pour m’assurer que c’était bien la réalité.
— Je ne sais pas si j’aurai jamais envie de recommencer, murmurai-je.
— Oui. La première fois, c’est sacré. On a tellement envie d’y retourner. La réalité semble fade à côté. Les fois suivantes, c’est beaucoup plus facile de se retirer. Il y a plus de perspective. Autrement, il y a longtemps que ces trucs-là auraient été nibés par la loi. Je ne fais jamais de sims nibées.