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Je me rappelle, comme une succession d’instantanés vivaces, la confusion du hall des douanes sur Peace III, où les passagers de deux vaisseaux formaient des queues flottantes délimitées par de petites lumières rouges. Orianna et moi nous nous étions dit rapidement au revoir, après avoir échangé nos numéros de référence individuels. Le mien venait de m’être attribué en tant que touriste, et le sien avait été changé en numéro d’adulte, dépourvu de toutes les restrictions précédentes. Nous nous étions promis de nous appeler dès que tout serait réglé, quelle que soit la durée des opérations. Il fallait transférer Alice II du Tuamotu à la station en la portant au bras, convaincre les douaniers qu’elle ne contenait pas de marchandises en violation de la Loi du Réseau Mondial de 2079, refuser poliment, en vertu de notre statut diplomatique, l’offre de l’officier de contrôle des penseurs de la scanner pour déceler des éléments étrangers dont nous pourrions ne pas être au courant, obtenir nos visas diplomatiques sous la tutelle des États-Unis, traverser le couloir de la Porte de la Terre aux parois tapissées d’œuvres d’art créées par des enfants de la planète mère, s’introduire dans le sas de la navette de transfert, trouver son siège en même temps que soixante autres passagers, fixer des yeux, durant dix minutes, l’image en gros plan et en direct de la Terre, se détacher de la plate-forme, descendre, sentir le hublot, à côté de moi, devenir brûlant au toucher, être ballottée par un océan d’air assez violent pour me faire agripper les bras de mon fauteuil, lapin rouge rentrant à la maison, cœur battant, aisselles mouillées d’attente et d’une angoisse particulière : serai-je à la hauteur ? La Terre peut-elle m’aimer, moi qui ne suis pas née dans Sa maison ?

Le coucher de soleil glorieux, rouge et orangé, l’arc enveloppant comme un collier les superbes épaules bleu et blanc de la Terre, entrevue à travers des éclairs flamboyants d’ionisation rouge tandis que nous rebondissions, ralentissions et descendions dans le vaste lac artificiel près d’Arlington, dans le vieil État de Virginie. La vapeur d’eau monta, blanche et bouillonnante, tandis que nous roulions doucement sur le dos, exactement comme les premiers astronautes attendant qu’on vienne les chercher. Des arbeiters remorqueurs aussi gros que le Tuamotu flottaient sur l’onde bleue. De l’eau ! Toute cette eau ! Les remorqueurs saisirent notre navette dans leurs pinces délicates et nous entraînèrent vers les terminaux de la rive. D’autres navettes tombaient plus loin, venues de la Lune ou de plates-formes orbitales, leur impact adouci par les torches projetant sur le grand bassin d’énormes gerbes d’écume et de vapeur.

Allen me tenait la main et je la serrais fort. Nous étions frère et sœur d’émerveillement et de peur. Face à nous, de l’autre côté de l’allée centrale, assis à côté d’une Alice soigneusement rembourrée et arrimée, Bithras était perdu dans ses pensées, l’œil vague et l’air morose.

C’était maintenant que notre vrai travail commençait.

Nous n’étions pas seulement des Martiens, des lapins rouges embringués dans quelque improbable virée, nous étions des symboles de Mars, destinés à connaître une célébrité temporaire, enrobés de l’enthousiasme manifesté par les citoyens de la Terre à l’égard de leurs visiteurs d’une autre planète. Nous allions être les hardis pionniers regagnant la civilisation porteurs d’un message au Congrès des États-Unis. Nous aurions le sourire aux lèvres et la bouche close face à dix mille questions posées par les LitVids. Nous ferions des réponses aimables à des demandes ridicules. Que ressent-on quand on revient au pays ? Ridicule, mais pas si ridicule que ça. Mars était mon pays, et elle me manquait déjà dans ce merveilleux cadre exotique, mais…

Je connaissais aussi la Terre.

Quittant la navette, nous installâmes Alice sur le chariot loué, et elle put bientôt nous suivre.

Presque tout le monde préféra marcher au milieu des chênes et des érables, au milieu des prairies de pâturin résistant. C’était la première fois que nous respirions du grand air. Nous traversâmes ainsi Ingram Park, qui portait le nom du premier être humain qui eût foulé le sol de Mars, Dorothy Ingram. Dorothy, je comprends ce que tu as ressenti. Je humai l’air, humide d’une récente averse, et vis les nuages qui arrivaient du sud, riches de pluie généreuse. Au-dessus d’eux, le bleu d’un œil de chat, sans limite, sans dôme ni paroi ni verre.

Je te connais. Mon sang te reconnaît.

Allen et moi, nous fîmes dans l’herbe quelques pas de valse autour du chariot d’Alice. Bithras sourit d’un air tolérant en se rappelant comment la première fois avait été pour lui. Nos pitreries confirmaient le statut de reine de la Terre. Nous étions ivres d’elle.

— Je ne rêve pas ? demanda Allen.

J’éclatai de rire, je le serrai dans mes bras et nous dansâmes de nouveau sur le moelleux tapis d’herbe.

La duochimie nous servait bien. Nous pouvions nous tenir droit en pesant plus de deux fois et demie notre poids habituel. Nous nous déplacions rapidement sur des jambes et des pieds qui ne nous causaient aucun tiraillement, aucune douleur. Pour le moment, tout au moins. Et avec tout ça, nous gardions l’esprit clair.

— Regarde le ciel ! m’écriai-je d’une voix rauque.

Bithras s’avança entre nous.

— Les yeux de la Terre vous observent, murmura-t-il.

Cela nous calma un peu, mais je me fichais pas mal des caméras Lit-Vids qui enregistraient les arrivants. Que la Terre connaisse ma joie.

Mon corps savait où j’étais. Il avait déjà été là avant ma naissance. Mes gènes m’avaient faite pour cet endroit. Mon sang portait en lui la mer, mes os portaient en eux la terre. La terre de la Terre. Mes yeux étaient faits pour la lumière jaune du jour de la Terre et pour le bleu du ciel de la Terre et aussi pour la nuit miroitante sous l’éclat de la Lune et de Mars.

Nous passâmes au milieu de journalistes, humains et arbeiters. Bithras répondit pour nous très diplomatiquement, un large sourire aux lèvres, nous sommes contents d’être de retour, nous sommes sûrs que les entretiens avec les gouvernements de la Terre, nos partenaires dans le développement de l’arrière-cour solaire, seront agréables au possible. Il se montra très bon et je l’admirai. Tout était pardonné, presque oublié. Après les journalistes, dans un hall de réception privé, nous fîmes la connaissance de notre guide, une superbe femme à la voix chaude et légèrement voilée, nommée Joanna Bancroft. Elle était tout ce que je n’étais pas. Cependant, je l’aimai tout de suite. Je n’arrivais pas à croire que je pourrais détester un jour quelqu’un qui vivait sur ce monde béni.

Sortis de l’astroport, nous prîmes une voiture automatique envoyée par la Chambre des Représentants. Bancroft nous accompagna. Elle nous demanda de quoi nous avions besoin et fournit à nos ardoises les programmes mis à jour. Alice avait droit, en tant qu’invitée, à un accès gratuit à la Bibliothèque du Congrès. La voiture s’attacha à une servo-route parmi dix mille autres véhicules asservis, trains mille-pattes et camions de transport. J’écoutais attentivement tous les bruits, mais la pluie tombait sur les vitres et les arbres et luisait d’un beau vert foncé contre la grisaille. Lorsqu’il y eut une accalmie, je demandai si je pouvais baisser ma vitre.

— Naturellement, fit Joanna avec un beau sourire de ses lèvres pulpeuses et de ses joues bien remplies.

La voiture baissa la vitre.

Je sortis la tête pour sentir la brise, reçus quelques grosses gouttes sur le visage et les paupières, tirai la langue et goûtai à la pluie. Joanna se mit à rire.