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— Les Martiens sont extraordinaires, dit-elle. Vous avez l’art de nous faire apprécier ce que nous qui vivons ici considérons comme acquis.

Nous qui vivons ici.

Ces mots m’avaient glacée. Je jetai un regard à Bithras et il haussa les sourcils ainsi qu’un coin de sa bouche. Je compris son message muet.

La Terre ne nous appartenait pas. Nous étions des invités, présents selon le bon vouloir complexe des grandes entités politiques, les véritables propriétaires et gestionnaires de la planète mère.

Joanna nous conduisit dans la Grande Krète de la Tour, un immense complexe vert et blanc de vingt mille maisons, hôtels et commerces conçus pour rendre service à des visiteurs venus de toute la Terre et, quasiment comme une arrière-pensée, de l’espace également. La krète couvrait deux kilomètres carrés du site où le redoutable Pentagone s’était jadis élevé, au centre des formidables défenses des vieux États-Unis d’Amérique.

On nous avait réservé des chambres dans la suite présidentielle du Grand Hôtel du Potomac, au pied de la muraille nord de la Tour, avec vue sur le fleuve.

Joanna nous quitta après s’être assurée que nous ne manquions de rien. Allen et moi nous restâmes plantés au milieu de la suite, hésitant sur ce que nous devions faire après. Bithras se mit à marcher de long en large en fronçant les sourcils. La suite était encore en train de faire la démonstration de ses capacités. Chambres, lits et mobilier nous donnaient un festival de décors et d’agencements. Les LitVids défilaient sous nos yeux. Lesquelles allions-nous choisir, quelle présentation ludique ou éducative voulions-nous réserver ? Les arbeiters se présentèrent devant nous par trois sur deux rangs, en livrée d’apparat typiquement terrienne : costume de velours vert et de soie noire, petit chapeau rouge. Sur Mars, les arbeiters ne portaient que leur peau de plastique, de céramique et de métal.

Nous fîmes nos choix, maladroitement, aussi vite que possible. Bithras nous laissa faire, Allen et moi. Il s’était laissé choir dans un fauteuil qui, finalement, s’était stabilisé dans le style suédois du XXe siècle.

— Sacrées mœurs, ces Terriens, murmura-t-il. Si seulement ces foutues chambres voulaient se tenir tranquilles !

— Aucune chance, fit Allen.

Il regarda par la baie à vision directe qui dominait le fleuve. Au-delà, la capitale des États-Unis de l’Hémisphère Occidental était visible entre les krètes réparties le long des rives virginiennes du Potomac. Rien à Washington DC proprement dit ne pouvait s’élever plus haut que le dôme du Capitole. C’était la loi depuis des siècles. J’avais hâte de me promener à travers le Mall, les parcs et les vieux quartiers, sous les arbres qui déployaient leur feuillage comme des moquettes vertes ondoyantes.

— Il pleut toujours, fis-je remarquer, fortement impressionnée.

— C’est de la bruine, je pense, me dit Allen. Il faudra que nous révisions notre vocabulaire météorologique.

— Météorologique, répétai-je d’une voix grave, et nous éclatâmes de rire.

Bithras se leva en s’étirant nerveusement.

— Nous avons huit jours avant de passer au Congrès, dit-il. Dans trois jours, les entretiens commencent avec les sous-commissions du Sénat et de la Chambre des Représentants. Cela nous laisse deux jours pour nous préparer et rencontrer nos partenaires des MA, plus un pour faire du tourisme. Je suis trop énervé et épuisé pour commencer aujourd’hui. Je reste ici avec Alice. Vous avez quartier libre.

Allen et moi nous nous regardâmes.

— Nous allons marcher un peu, déclarai-je.

— Tout juste, fit Allen.

Bithras secoua la tête comme si nous lui faisions pitié.

— La Terre m’use vite, murmura-t-il.

Le ciel s’était éclairci lorsque notre sertax arriva à Washington DC. Allen et moi, qui avions plutôt gardé nos distances durant le voyage, étions maintenant à tu et à toi, comme frère et sœur. Nous avions en commun le vent, l’air frais et vif, le soleil sur la figure et surtout, glorieux spectacle, les cerisiers en fleurs. Ils fleurissaient une fois par mois, même en hiver, nous apprit-on. Les touristes voulaient voir ça.

— Ce n’est pas naturel, tu sais, me dit Allen. Avant, ils fleurissaient seulement au printemps.

— Je sais, lui dis-je en faisant la moue. Ça m’est égal.

— Il y a des arbres en fleurs sur Mars, murmura-t-il d’un air de reproche. Pourquoi nous extasier particulièrement devant ceux-là ?

— Parce qu’il n’y a pas un seul arbre sur Mars qui pousse à ciel ouvert et tende ses branches vers le soleil.

L’astre du jour baignait de sa douce chaleur nos visages et nos bras nus. La brise était rafraîchissante. La température variait de seconde en seconde. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser, et merde pour la politique et les hasards de la naissance, que j’étais amoureuse de la Terre et que celle-ci me le rendait.

La journée était splendide. Je me sentais en pleine forme. Avec Allen, nous flirtâmes, mais pas sérieusement. Nous nous attablâmes à une terrasse pour boire un café, déjeunâmes de bonne heure, allâmes à pied jusqu’au Washington Monument, grimpâmes jusqu’en haut des longues marches (j’ignorai les tiraillements douloureux dans mes jambes) et redescendîmes pour marcher encore. Flânant le long du bassin dont les eaux ressemblaient à un miroir, nous nous arrêtions de temps en temps pour voir passer des joggeurs transformés qui filaient comme des lévriers.

Nous lûmes attentivement les leçons d’histoire en projection et grimpâmes les marches du Lincoln Memorial. Puis nous nous figeâmes devant la statue géante d’Abraham Lincoln. Je contemplai longtemps son visage triste et las, ses mains noueuses. Je ne m’attendais pas à sentir mes yeux s’embuer à la lecture des mots écrits à côté de lui, inspirés par la guerre de Sécession durant laquelle il était Président et qui finit par le tuer.

Les gens dévorent leurs dirigeants, me disais-je. Le roi doit mourir.

Allen avait un point de vue différent.

— Il voulait forcer l’Amérique du Sud à faire allégeance, dit-il. Politiquement, il est beaucoup trop terro pour mon goût.

— Il n’y a pas d’esclaves sur Mars, lui rappelai-je.

— Ne fais pas attention à moi, murmura-t-il. J’ai toujours pris le parti des victimes.

Nous retournâmes au bord du bassin pour voir le soleil se coucher.

— Que penserait Lincoln des lapins rouges ? me demanda Allen.

— Que penserait-il de l’union aujourd’hui ? répliquai-je.

Malgré quelques problèmes avec ma duochimie – nous forcions un peu trop –, le grand air m’enivrait. Toute cette architecture à ciel ouvert, tout le poids de l’histoire…

Nous retournâmes à la krète pour dîner avec Bithras au restaurant principal de l’hôtel. La nourriture y était encore meilleure qu’à bord du Tuamotu. La plupart des aliments étaient frais au lieu d’être nanos, et je cherchai à faire la différence. J’eus l’impression de la déceler.

— Ça a un goût terreux, je pense, dis-je à mes compagnons par-dessus la nappe blanche et les chandeliers en argent.

— Un parfum de moisi, approuva Allen. C’était vivant il n’y a pas si longtemps.

Bithras faillit s’étrangler.

— Ça suffit ! dit-il en toussant.

Allen et moi nous échangeâmes des sourires de conspirateurs.

— Il ne faut pas nous conduire en provinciaux, fit Allen.

— Je me conduirai comme j’en aurai envie, grommela Bithras.

Mais il n’était pas fâché. C’était simplement une affirmation.

— Le vin est bon, dit-il en levant son verre. Buvons aux lapins rouges hors de leur élément.