Après cela, Bithras se montra agité. Presque inconsciemment, il se collait à moi, sans cesser de me frôler. Allen le regardait faire avec inquiétude. Je l’ignorais stoïquement.
Apparemment, Miriam ne lui suffisait pas. Et la pression montait, montait.
Le lendemain matin, seule dans ma chambre, j’eus un problème avec ma duochimie. Nausées, frissons, mon métabolisme essayait de s’adapter aux exigences du programme de la manière qui lui semblait la meilleure. Cela ne dura qu’une heure. Je me sentis beaucoup mieux ensuite. La gravité me sembla moins oppressante, plus naturelle.
Je regardai le Potomac et le Mall qui s’étendait au-delà. L’air était cristallin, avec de hauts nuages cotonneux qui flottaient dans le ciel. Washington DC n’était plus qu’un village, ses monuments et son vieux Capitole surmonté d’un dôme n’étaient que des grains de riz au milieu des bruns et de la verdure qui l’entouraient.
Vastes, froids et hostiles intellects…
Un sourire niais se peignit sur mon visage. J’étais une Martienne, venue envahir la Terre.
Alice présenta son rapport. Confortablement installés dans le salon de notre suite, nous passâmes en revue les points principaux. Bithras attira notre attention sur certains éléments cruciaux avant de murmurer :
— Ce n’est pas très encourageant.
— Le besoin de centralisation de la gestion des ressources solaires se fera peut-être sentir de manière aiguë dans une quinzaine d’années terrestres, déclara Alice. Il est généralement admis que la Terre a besoin d’un objectif d’envergure pour garder intacte toute sa vigueur économique et psychologique. Cet objectif – ce point de focalisation social – ne peut être que l’exploration interstellaire à grande échelle.
Allen se montra perplexe devant une telle affirmation.
— Vous dites que c’est admis par toute la Terre ? Tout le monde est d’accord ?
— Un consensus existe au sein des groupes qui prennent les décisions cruciales dans la Triade. Particulièrement au niveau de la direction des grandes alliances.
— Nous allons faire l’objet de pressions destinées à nous faire participer à l’effort général, qu’il y ait ou non des retombées positives pour Mars, déclara Bithras.
— Les faits rendent cette conclusion plus qu’évidente, commenta Alice.
Bithras se laissa aller en arrière dans son fauteuil.
— Rien qui puisse nous empêcher de poursuivre notre chemin. Mais vous ne trouvez pas cela un peu trop évident ? ajouta-t-il.
Il semblait perturbé.
— Il n’y a pas assez de substance pour tirer d’autres conclusions, déclara Alice.
— C’est à peu près ce que disaient certains des passagers avec qui j’ai discuté, intervins-je.
— Emballez, c’est pesé, fit Bithras en se mordant la lèvre inférieure d’une manière qui le faisait ressembler à un bouledogue. Demain, j’ouvre les discussions, et vous en ferez partie. Je veux que vous compreniez pleinement ce que nous avons le droit de dire et quelles concessions nous avons le droit de faire à chaque étape de la négociation. (Il se redressa.) Désormais, vous êtes plus que des assistants stagiaires. Vous représentez la planète Mars à naître. Vous êtes des diplomates.
Nous jouâmes notre rôle. Nous nous rendîmes à des soirées et à des réceptions, nous en donnâmes deux de notre côté, nous rendîmes visite aux directeurs des grandes compagnies et aux agences temp, nous assistâmes à des banquets organisés par des groupes de soutien à Mars.
Miriam supervisa la réception donnée à notre hôtel. Je passai des heures à bavarder avec des extraplanétaires, à écouter leurs histoires sur l’ancienne Mars et à répondre de mon mieux aux questions qu’ils posaient sur la nouvelle Mars. Est-ce que Mackenzie Frazier a finalement réussi à unir les MA canadiens de Syrte ? Que sont devenues les familles Prescott et Ware à Hellas ? Ma sœur vit toujours sur Mars, dans Vallès Marineris Sud, mais elle ne répond jamais à mes lettres. Savez-vous pourquoi ?
La plupart du temps, je ne pouvais que sourire en arguant de mon ignorance. Il n’y avait pas de centralisation des messages ni de banque de données accessibles à partir de la Terre. Je pris note, dans mon ardoise, de demander à Majumdar de créer un bureau central. C’était excellent pour les relations publiques. Les ex-Martiens de la Terre pouvaient constituer pour nous des alliés précieux. Nous ne les utilisions pas assez, à l’exception, bien sûr, de Miriam.
Profitant d’un moment de répit dans la réception, je demandai à cette dernière combien de fois les MA de Mars l’avaient contactée directement.
— Environ une fois par an, me dit-elle avec un sourire.
Je répondis que c’était lamentable, et elle me tapota l’épaule en murmurant :
— Nous sommes des créatures trop confiantes, à la mentalité trop insulaire. Lorsque vous repartirez d’ici, vous ne saurez que trop bien contre quoi nous nous battons et quel chemin il nous reste à parcourir pour être dans le coup.
Je notai dans mon ardoise que Majumdar ferait bien de demander à Miriam de lui réserver par contrat l’exclusivité de ses jugements, mais n’était-ce pas contradictoire avec l’esprit d’unité que nous faisions tant d’efforts pour acquérir ?
Lors de nos visites aux permanences des membres du Congrès, je ne tardai pas à remarquer un manque d’attention évident face aux allusions répétées de Bithras à la teneur possible de nos propositions. À la fin de cette pénible journée de porte à porte, Bithras était d’une humeur sombre et massacrante.
— On dirait qu’ils s’en fichent, dit-il en prenant le verre de vin que lui tendait Allen dans le salon de notre suite. Je ne comprends pas ce qui se passe.
Le matin, il y avait les interviews des LitVids et des réseaux, organisées par un studio du Capitole. L’après-midi, c’étaient d’autres interviews dans un studio de l’hôtel. Venaient ensuite les déjeuners avec les financiers qui écoutaient en souriant mais sans rien promettre puis, finalement, les dîners avec les membres des états-majors du Congrès, pleins de curiosité et d’enthousiasme, mais qui révélaient peu et ne promettaient pas plus que les autres.
Quelques visites d’écoles, à Washington et en Virginie, généralement sur les réseaux édus à partir de notre chambre d’hôtel. Un saut en train en Pennsylvanie pour rencontrer les Amis Amish de la Terre Sylvane, qui avaient fini par accepter l’usage des ordinateurs mais pas celui des penseurs. Puis retour à Washington, visite guidée de la Bibliothèque du Congrès et du Musée Smithsonien de l’Air et de l’Espace.
La Bibliothèque du Congrès des origines était scellée dans de l’hélium, accessible uniquement, aujourd’hui, en combinaison pressurisée. On ne nous proposa pas d’y entrer. Les arbeiters allaient et venaient dans ses galeries, conservant et gérant ses milliards d’ouvrages et de périodiques sur papier. Elle avait cessé d’accepter les exemplaires papier en 2049. La plupart des recherches se faisaient maintenant à partir des archives électroniques, qui remplissaient une petite salle située à quelques centaines de mètres sous l’ancienne bibliothèque. Alice absorbait tout ce dont elle pouvait avoir besoin, mais même ses immenses capacités de mémoire auraient vite été saturées si elle avait voulu tout enregistrer.
Au Musée de l’Air et de l’Espace, nous prîmes la pause pour la postérité au pied de la réplique grandeur nature du premier véhicule spatial qui s’était posé sur Mars, le Captain James Cook. J’avais vu l’original quand j’étais toute petite, avec mon école. Pour moi, la réplique était plus impressionnante, sous son dôme transparent, que l’original, qui se dressait en plein air à Elysium.