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La Terre avait trop de choses à nous montrer. Nous étions en danger d’être épuisés avant l’arrivée du jour crucial.

Nous entrâmes dans la salle des audiences, tout en pierre majestueuse et bois foncé, avec des fauteuils en similicuir noir. Bithras, Allen et moi nous nous étions délibérément habillés à la mode martienne conservatrice. Alice était sur son chariot poli de fraîche date.

Avec nos vêtements synthés et nos physiques non modifiés, nous devions ressembler à des péquenots sortis tout droit d’une comédie Lit-Vid. Mais nous fûmes respectueusement accueillis par cinq sénateurs de la Commission permanente du Système solaire et des Affaires spatiales pour les Régions proches de la Terre. Durant quelques minutes, nous bavardâmes avec les sénateurs et quelques membres de leurs états-majors. L’atmosphère était courtoise mais guindée. De nouveau, j’eus l’impression de quelque chose d’anormal. Bithras devait ressentir la même chose, car ses narines palpitaient tandis qu’il prenait place derrière une longue table en érable. Allen se pencha vers moi pour me demander :

— Pourquoi ne sommes-nous pas entendus par la commission au complet ?

J’ignorais la raison. Je m’assis à gauche de Bithras, sur une chaise en bois. Allen s’assit à sa droite. Alice fut reliée au penseur du Sénat, Harold S., qui servait le Congrès depuis soixante ans.

La galerie était vide. De toute évidence, il s’agissait d’une séance à huis clos.

Le sénateur Kay Juarez Sommers, du Nouveau-Mexique, présidente de la commission, ouvrit la séance en frappant la table d’un petit coup de son marteau.

— Je souhaite la bienvenue à nos distingués visiteurs de Mars, dit-elle. Vous ne pouvez pas savoir quel effet cela fait, même aujourd’hui, à une vieille Terro comme moi. J’ai peut-être besoin de rehaussements pour mon imagination. Je sais que certains collègues le pensent depuis longtemps…

Elle avait environ soixante-quinze ans, mais il était difficile de juger sur les apparences lorsque celles-ci étaient souvent le résultat d’un choix. Petite et noueuse, les traits nets et simples, la voix douce, austèrement vêtue de noir et de gris, le sénateur Juarez Sommers n’avait pas choisi les voies les plus faciles dans sa vie, et elle refusait les transformations physiques visibles.

Il y avait autour de la table les sénateurs John Mendoza, de l’Utah, grand de taille, peau chocolat, carrure massive et imposante, David Wang, de Californie, blond clair, teint doré, visiblement transformé, et enfin Joe Kim, de la Verte Idaho, taille moyenne, cheveux gris, affichant une perpétuelle expression de suspicion, à moins que ce ne fût du discernement.

— Mr. Majumdar, comme vous pouvez le constater, cette séance se déroule à huis clos, déclara Juarez Sommers. Nous avons fait venir, pour entendre votre déposition, des membres importants de la Commission permanente. Nous nous exprimerons sans détours, car notre temps est limité. Nous sommes désireux de savoir quels progrès Mars est prête à réaliser dans les cinq ans pour parvenir à l’unification.

— Nous avons à faire face à de nombreux obstacles, répondit Bithras. Et tous ne sont pas d’origine martienne.

— Pourriez-vous être un peu plus explicite ?

Bithras décrivit les interactions complexes entre l’organisation financière des MA et la politique. Les ressources martiennes n’étaient exploitées qu’à deux pour cent environ. Les compagnies qui avaient leur siège sur la Terre et des filiales sur Mars contrôlaient, avec les MA basés sur la Lune, quinze pour cent du capital martien et dix pour cent des ressources exploitées. Les MA de Mars recherchaient fréquemment des capitaux de sources triadiques extérieures. Des liaisons temporaires s’établissaient ainsi, et les sources extérieures avaient de plus en plus leur mot à dire dans les affaires intérieures de Mars. Tout le monde semblait avoir au moins un doigt dans le gâteau martien. Mettre de l’ordre dans des intérêts aussi disparates était une tâche plus que difficile. C’était un véritable cauchemar. Et la tâche était compliquée par la réticence des MA prospères et rentables à se soumettre à une autorité centrale.

— Est-ce que les MA de Mars ont le sentiment d’avoir des droits inaliénables, des droits d’entreprise, si l’on peut dire, indépendamment des besoins de leurs membres individuels ? demanda le sénateur Mendoza, de l’Utah.

— Rien de si arrogant, répondit Bithras. Les Multimodules Associatifs fonctionnent plutôt comme des groupes de petites entreprises ou familles que comme les compagnies de la Terre appartenant à leurs employés. Les membres de nos familles sont tous actionnaires, mais ils n’ont pas le droit de vendre leurs parts à des intérêts extérieurs. On n’entre dans les familles que par le mariage, la naissance ou une élection spéciale. Le transfert par élection ou par mariage vous retire tous vos droits dans votre MA d’origine. Au sein de la famille, seuls les échanges de crédits de travail se pratiquent. Il ne s’agit pas d’argent à proprement parler. Et les investissements en dehors de la famille se font sous la responsabilité des directeurs financiers du syndic.

Les sénateurs paraissaient s’ennuyer à mort. Bithras se hâta de conclure.

— Je pense que tous ces principes vous sont assez familiers. Ils sont également en vigueur sur la Lune et dans les Ceintures.

— La connaissance d’un mécanisme suppose la capacité de le changer, déclara Mendoza.

— Notre témoin vient d’admettre qu’il existe des réticences, fit remarquer le sénateur Wang, de Californie, en regardant ses collègues, le front plissé.

— Le Multimodule Associatif de Mr. Majumdar a lui-même manifesté de sérieuses réticences avant d’accepter l’éventualité d’une unification, déclara Juarez Sommers. Peut-être pourrait-il nous éclairer sur la nature de ces réticences et sur la manière de passer progressivement à une nouvelle organisation sociale sur sa planète.

Bithras pencha la tête sur le côté avec un petit sourire, pour prendre acte de sa soudaine promotion au rang de témoin réticent.

— Nous travaillons dur, depuis longtemps, à déterminer notre propre destin, commença-t-il. Nous nous comportons en individus indépendants et libres, dans la perspective de notre avantage mutuel. Notre nature ne nous incite pas à placer nos destins et nos vies entre les mains d’entités qui ne sont pas directement responsables devant nous.

— Vos Multimodules Associatifs se nourrissent de cette illusion depuis des décennies, intervint le sénateur Joe Kim, de la Verte Idaho. Êtes-vous en train de nous dire que c’est vraiment ainsi que fonctionnent les institutions de Mars ? Par l’interaction directe de chaque individu avec les autorités des familles ?

— Non, fit Bithras.

— Vous possédez certainement un système judiciaire auquel tous les MA souscrivent. Comment traitez-vous vos non-thérapiés, vos inadaptés ?

— Ne croyez-vous pas, sénateur, que nous nous écartons légèrement de notre sujet ? demanda Bithras avec un sourire.

— Faites-moi plaisir, répondez-moi, demanda Kim en consultant l’ardoise posée devant lui.

Bithras se montra obligeant.

— Ils ont leurs droits. Si leur inadaptation est jugée sévère, leurs familles essaient de les persuader de demander de l’aide. Une thérapie, si nécessaire. Si leur… euh… crime sort des limites de leur famille, on peut les faire comparaître devant les juges du Conseil, mais…

— Les Martiens ne sont pas amoureux des techniques de thérapie, articula Mendoza en nous regardant tour à tour. Et certains d’entre nous, dans l’Utah, partageons leurs doutes.