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Bien entendu, beaucoup des bâtiments qu’un New-Yorkais considérait comme modernes étaient en réalité plus vieux que n’importe lequel des terriers de Mars.

Même les gens avaient été reconstruits de l’intérieur. Malgré l’état de confusion où je me trouvais, ils me fascinaient. Citoyens nouveaux du vieux New York ; transformés à la peau luisante comme du marbre poli, noir, blanc ou rose. Lorsqu’ils passaient, je voyais briller leurs yeux dorés, argentés ou bleus qui lançaient des regards pénétrants à la fois amicaux et provocateurs. Ils avaient adopté, pour un mois ou un an, un corps sur mesure à la chair modelée comme de l’argile, reflet d’un statut ou d’une catégorie sociale. Certains étaient laids comme la contestation, d’autres minces et austères, d’autres encore grands et forts et… terriens.

Au-dessus de la rue, des lumières clignotaient. Les arbeiters aériens me rappelaient les fées qui défilaient à la queue leu leu dans les vids de mon enfance ou, plus fantastique encore, me faisaient penser à d’énormes lucioles. Les arbeiters sillonnaient la ville dans d’étroits couloirs souterrains ou aériens. Des cabines automatiques suivaient les rubans vitreux incrustés dans l’asphalte, le béton et les nanopierres des rues.

Ce que New York avait de plus fascinant à mes yeux était que tout cela pût fonctionner.

La plupart des New-Yorkais se soumettaient à la nanomédecine, thérapie du corps comme de l’esprit. En général, ils étaient en bonne santé, mais les arbeiters médicaux patrouillaient néanmoins les rues à la recherche des quelques rares non-thérapiés qui risquaient, même aujourd’hui, par négligence ou perversité autodestructrice, de tomber malades. Les maladies humaines avaient été virtuellement éliminées, remplacées par les contagions du savoir, contre lesquelles j’avais choisi de m’immuniser. Les New-Yorkais, comme la plupart des Terros, vivaient dans un bouillon d’informations lui-même vivant.

L’air était saturé des dernières nouveautés en matière de langue, d’histoire et de culture. Virus et bactéries se déversaient de robinets publicitaires placés à des endroits stratégiques. On pouvait aussi se faire contaminer dans des cabines d’information capables de fournir au New-Yorkais fibré tout ce qu’il avait envie de savoir. L’immunisation empêchait l’apparition de réactions nuisibles chez les visiteurs naturels, non habitués au bouillon.

Le soleil disparut derrière une large krète cubique du New Jersey. Les lumières s’allumèrent, déversant leur flot doré dans la bruine légère.

Des images publicitaires jaillirent des murs, icônes obsédantes qui n’avaient pas beaucoup de signification pour moi. La vente ciblée était devenue une science élaborée. On payait les consommateurs pour qu’ils portent sur eux des transpondeurs communiquant leurs intérêts aux publimurs, qui ne leur présentaient que ce qu’ils pouvaient avoir envie d’acheter : produits divers, LitVids personnalisées, dernières sims, calendriers des événements en direct. Être consommateur devenait un moyen répandu de gagner de l’argent ; certains New-Yorkais faisaient un véritable métier de s’exposer à la publicité, changeant d’identité chaque fois qu’ils allaient dans un autre quartier, troquant les crédits d’achat ainsi gagnés contre des revenus supplémentaires.

Faute de transpondeur, je ne voyais, planant au-dessus de ma tête tels d’étranges insectes, que les icônes projetées par les différentes compagnies.

D’après ce qu’on m’avait enseigné en gespol à l’UMS, les systèmes économiques de la Terre étaient devenus si complexes au XXIe siècle que seuls les penseurs pouvaient les modeler. Et comme les penseurs eux-mêmes devenaient de plus en plus compliqués, les schémas économiques gagnaient aussi en complexité, si bien que le point d’équilibre sur lequel reposait tout le système n’était pas plus gros qu’une tête d’épingle.

Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que la psychologie culturelle jouât un rôle clé dans la stabilité économique.

— Casseia !

Orianna était perchée sur un muret, scrutant les lointains par-dessus la foule. Nous nous embrassâmes au bord du passage pour piétons.

— Comme je suis contente de te retrouver ! Tu as fait bon voyage ?

Je me mis à rire en faisant non de la tête, encore ivre de tout ce que je venais de voir.

— J’ai l’impression d’être un…

— Un poisson hors de l’eau ? murmura Orianna en souriant.

— Un oiseau en train de se noyer, plutôt !

Elle éclata de rire.

— Calcutta te tuerait !

— Inutile d’y aller, dans ce cas.

— Je vais t’emmener dans un endroit tranquille. Un appartement qui appartient à ma mère, dans la 64e Rue Est. C’est un quartier historique. Toute une bande d’amis voudrait faire ta connaissance.

— Je n’ai que quelques jours.

— Aucun problème ! C’est choco ! Tu passes même dans les LitVids. Tu es au courant ?

— Si je le suis !

Nous prîmes une autocabine. Orianna afficha les nouvelles sur son ardoise. Elle s’était branchée sur un réseau mondial et passait en revue tout ce qui avait un rapport avec notre visite. Les visages de Bithras, Allen et moi-même flottaient dans la cabine comme des têtes de poupées. Des condensés de textes et des icônes défilaient au ralenti afin de laisser à mes yeux le temps de s’accoutumer. Je ne saisissais pas les deux tiers de ce qui se disait. La GAEO et la GAHS s’étaient jointes à l’Eurocom pour proposer une approche mondiale de ce qu’il était convenu d’appeler la question martienne : la réticence ou l’incapacité des Martiens à chevaucher la Grande Vague.

— Tu es en train de te faire pré-embrouiller, murmura joyeusement Orianna.

J’étais horrifiée.

Les sous-titres détaillaient nos vies personnelles et nous représentaient comme la fine fleur de la diplomatie martienne. Cette dernière remarque semblait ironique, mais j’étais vraiment incapable de saisir leurs allusions.

— Ma chère, tu es une célébrité, me fit remarquer Orianna. Une pionnière. La Petite Maison dans le Planum. Ils adorent ça !

Je portais moins d’intérêt à ce qui se disait sur moi qu’au contexte fourni par mon ardoise. La GAEO, qui était en tête des autres alliances, entamerait les négociations avec Mars dès l’achèvement de ce que le gouvernement des États-Unis qualifiait de « conversations courtoises » avec les membres de la Commission permanente du Congrès.

J’avais un rôle à jouer. Plus je serais sous le choc, meilleure serait la représentation.

— C’est affreux, déclarai-je en plissant le front. Quelle grossièreté ! Quel manque de savoir-vivre ! Je n’aurais jamais cru cela de la Terre.

— Allons, allons ! fit Orianna en plissant le front par solidarité.

La cabine s’arrêta devant un immeuble de pierre et d’acier de sept étages. La lumière qui se reflétait sur les portes vitrées était éblouissante. La porte s’ouvrit soudain avec un chuintement. Orianna me précéda allègrement en fendant la foule qui encombrait le hall.

— Quand mes amis et moi nous en aurons fini avec toi, tu seras prête pour n’importe quoi ! me dit-elle. Nous ne venons pas souvent ici, ajouta-t-elle tandis que nous quittions l’ascenseur.

Ses longues jambes, dans le couloir devant moi, évoquaient une pouliche impatiente. Elle ne ralentit son allure que pour me permettre de la rattraper.