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— Maman nous a laissé les lieux pour quelques jours, dit-elle. Mon habe est exactement la même que celle de Paris. Je l’ai eue quand j’étais toute petite.

La porte de l’appartement 43 n’avait rien d’agressif : simples panneaux de bois avec numéro en laiton. Orianna y appliqua la paume de la main et elle s’ouvrit vers l’intérieur.

— Il y a une invitée ! s’écria-t-elle.

Devant nous s’ouvrait un boyau circulaire gris avec une bande de passage blanche. La structure s’enfla autour de nous, informe.

— Bienvenue. Qu’est-ce que tu préfères, Orianna ? demanda une voix masculine au timbre doux.

— Un décor fantaisie traditionnel, pour notre invitée. Dis à Bof et Ola de se lever pour faire la connaissance de ma copine.

Le boyau façonna rapidement un décor couleur crème avec des dorures. Une armoire en bois de rose s’ouvrit pour recevoir mon manteau et le châle d’Orianna.

— Régence anglaise, expliqua cette dernière. C’est l’idée que se fait Ola du style traditionnel.

Bof et Ola… cela sonnait très choco. Je me demandais si j’allais regretter d’être venue.

— Ne t’arrête pas aux noms, fit Orianna en transformant le séjour en quelque chose d’encore plus Régence. Mes copains sont fous de vernage. Qu’ils travaillent ou qu’ils jouent, ils passent leur temps à s’inventer des noms. Je ne sais même pas comment ils s’appellent en réalité. Je me demande si leurs parents le savent.

— Mais pourquoi ?

— C’est un jeu. Avec deux règles. Personne ne sait ce que ta fais, et tu ne fais jamais rien d’interdit.

— Ça n’enlève pas tout le charme de la crypto ?

— Ouah ! de la crypto ! Vergogne ! Désolée, mais ça ne se dit plus. J’évite les mots à double tranchant. Nous appelons ça verner.

— Tu ne m’as pas répondu, insistai-je.

— Non, déclara Orianna d’un air songeur. Ce qui est interdit est mal. Ce qui est mal est stupide. Faire l’idiot, c’est un jeu en soi, mais aucun de mes copains n’y joue. Ah ! Voilà Ola.

Celui dont il était question entra par une double porte. Il était vêtu d’un pantalon et d’une chemise en jean délavé. Il mesurait deux mètres, à quelques centimètres près, et portait dans ses bras un chat solaire tacheté de vert et de blanc.

Orianna fit les présentations. Ola me sourit en s’inclinant légèrement puis me tendit sa main libre. Il semblait assez naturel, bel homme mais sans plus, un peu timide. Il s’assit en tailleur sur le tapis d’Orient. Le chat solaire commença à jouer sur un motif représentant un jardin persan. Une lumière s’éclaira au-dessus de nous, baignant l’animal de son éclat rond. Il miaula de plaisir et s’étira sur le dos.

— Nous sortons ce soir, annonça Orianna. Où est Bof ?

— Il dort, je crois. Il a passé les trois derniers jours à travailler sur une commande.

— Eh bien, réveille-le !

— Réveille-le toi-même, fit Ola.

— Avec plaisir.

Orianna bondit de sa chaise et retourna dans le hall. Nous l’entendîmes tambouriner sur la porte.

— Elle aurait pu se contenter de le sonner, grogna Ola en secouant la tête. Parfois, elle se prend pour une tornade.

J’acquiesçai à mi-voix.

— Mais elle est adorable quand même, tu sais.

— Je l’aime beaucoup, déclarai-je.

— Elle est fille unique, et ça se voit, ajouta Ola. J’ai un frère et une sœur. Et toi ?

— Un frère. Et des tas de parents.

Ola sourit. Cela métamorphosait son visage, qui prenait alors une beauté transcendante. Je battis des paupières puis détournai les yeux.

— Ce n’est pas trop pénible, de passer dans toutes les Vids ?

— Je commence à en avoir assez.

— Tu sais, tu devrais faire gaffe à qui tu touches… à qui ta serres la main. Tu vois ce que je veux dire ? Il y a des LitVids qui n’ont aucun respect de la vie privée. Elles pourraient te poser des yeux.

Il leva deux doigts pincés et me regarda par leur étroite fente.

— Il y en a qui sont micros. On peut les cacher n’importe où.

— Ce n’est pas défendu par la loi ?

— Si tu n’as pas rempli une demande de protection de vie privée, ils peuvent dire que tu es exposée au droit commun. Tu n’es alors protégée que dans les zones négatives de surveillance. Les yeux se désactivent tout seuls… en principe.

— C’est bolche ! rugit une voix.

Je me retournai pour voir entrer Orianna. Elle tirait par la main un grand gaillard taillé en armoire à glace, au visage très jeune.

— En quatre ans, personne n’a posé d’œil sans permission, dit-il. Pas depuis le procès Wayne-PubEye.

— Casseia Majumdar, de Mars, je te présente Bof. Il a étudié le droit. Il a presque autant de rehaussements que moi.

Bof fléchit un genou. Je restai immobile. Je n’arrivais pas à la hauteur de son menton, même quand il avait un genou au sol.

— Charmé, dit-il en me baisant la main.

— Ça suffit ! protesta Orianna. C’est avec moi qu’elle partène.

— Vous ne vous boulez pas, lui dit Bof.

— Nous sommes sœurs de sim, fit Orianna.

— Oh ! là ! là ! Quelle trace ! s’écria Ola en souriant.

Je crois que je n’ai pas compris le tiers de ce qui se disait durant mon séjour à New York.

Une fois dans la rue, donnant la main à Bof et Orianna puis à Orianna et Ola, je me laissai conduire sans savoir où nous allions. Je trouvais Ola vraiment séduisant, et il ne semblait pas hostile au flirt, bien que ce fût plus pour ennuyer Orianna, me disais-je, que pour m’impressionner. Mon ardoise enregistrait les rues et les directions pour le cas où il me faudrait retrouver mon chemin jusqu’à Pennsylvania Station. Elle contenait aussi des plans détaillés de la ville, de toutes les cités de la Terre, en fait. Il était pratiquement impossible que je me perde à moins que quelqu’un ne me vole mon ardoise… et Orianna m’assura qu’il n’y avait pratiquement pas de voleurs à New York.

— Dommage, dis-je en fronçant la bouche.

— Peut-être, fit Orianna. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de risques. Et les plus grands sont ceux que nous choisissons nous-mêmes.

— Je choisis d’aller déjeuner, annonça Ola. Je connais un bon petit resto dans le coin. Toto rétro.

Il se rendit compte de ma surprise.

— Rétro. Ça veut dire vieillot, atavique, historique. Tous ces mots sont parfaitement chocos aujourd’hui. Rien de péjo.

— Ça signifie quelque chose d’autre sur Mars, expliquai-je.

— Ceux qu’on appelle rétros, sur Mars, sont les gens qui veulent maintenir la domination des MA, lui dit Orianna.

— Et tu es rétro ? me demanda Bof.

— Je suis neutre. Ma famille est très attachée à l’autonomie des MA. Je n’ai pas encore fait mon choix.

Comme pour illustrer notre conversation, une famille hassidique en noir nous croisa. Les hommes portaient des chapeaux à large bord et leurs cheveux formaient de longues boucles qui leur pendaient aux tempes. Les femmes avaient de longues robes très simples en tissu naturel. Les enfants, vêtus de noir et blanc, sautillaient et gambadaient joyeusement.

— Charmants, n’est-ce pas ? fit Orianna en les regardant par-dessus son épaule. Complètement rétros ! Pas le moindre rehaussement, pas de thérapie, nib choco.

— New York est unique pour ce genre de chose, déclara Ola.

Nous croisâmes trois femmes en tchador rouge ; une fille qui tenait en laisse cinq chiens bleus, suivie d’un arbeiter portant une poubelle ; cinq hommes en file indienne, tout nus, mais cela n’avait pas beaucoup d’importance car leur corps était parfaitement lisse et leur peau bronzée ne présentait aucune saillie ; un centaure mâle dont la moitié chevaline, de cinquante pour cent plus petite que la normale, semblait parfaitement à l’aise en chevauchant sur le trottoir alors que sa moitié humaine était vêtue d’un costume de laine très strict, de style édouardien, avec chapeau melon ; des femmes à peau de jaguar, non pas de la fourrure mais leur vraie peau ; deux petites filles âgées d’une dizaine d’années terrestres, portant des tutus blancs avec des ailes d’ange qui leur poussaient dans le dos (temp ou perm, je n’aurais su le dire) ; une bande d’écoliers avec des blazers rouges et des shorts noirs, escortés par des hommes en soutane noire (des catholiques papistes, m’expliqua Ola) ; plusieurs corps sur mesure dans le genre minéral ; pas mal d’individus qui auraient pu passer inaperçus sur Mars ; sans compter, bien sûr, les meccanisés, qui remplaçaient des parties entières de leur corps par des coquilles métalliques bourrées de nanos bioreps. C’était, disait-on, une option très coûteuse. Le remplacement complet du corps revenait beaucoup moins cher. Ni l’un ni l’autre, au demeurant, ne pouvait être accompli légalement, sauf à fournir la preuve de troubles graves du génotype de naissance. Cela profitait trop aux éloïs et aux Dix au Cube.