— Après déjeuner, nous irons à Central Park, proposa Orianna. Ensuite…
Ola se mit à rire.
— Orianna a des relations. Elle veut te montrer quelque chose que vous n’avez pas sur Mars.
— Un Omphalos ! s’écria Orianna. Papa y a des actions.
Nous mangeâmes dans un delicatessen où régnait une odeur de viande cuite que je humais pour la première fois mais qui m’agressait néanmoins, que ce soit une vraie odeur de cuisine ou autre chose. Les consommateurs, essentiellement des chocos, parmi lesquels une forte proportion de transformés, faisaient la queue devant des bocaux de verre remplis de ce qui ressemblait à des tranches d’animaux traités. Des étiquettes en plastique sur des piques en métal annonçaient que les tranches étaient du jambon, c’est-à-dire de la cuisse de cochon fumée, du rosbif (de la vache, et elle était loin d’être rose), ou encore un drôle de truc appelé pastrami, qui était une autre variété de vache saupoudrée de poivre, du poisson fumé, du poisson mariné dans des produits laitiers fermentés, des légumes à la saumure et au vinaigre, des pieds de cochon en bocal et bien d’autres choses encore qui auraient, si elles avaient été authentiques, provoqué de véritables émeutes, même sur la Terre.
Nous restâmes au comptoir jusqu’à ce que notre commande soit enregistrée, puis nous trouvâmes une table. Mon sens martien de la retenue m’interdisait de faire part de mon dégoût à Orianna. Elle avait commandé pour moi : salade de pommes de terre, saumon fumé, beignet et fromage blanc.
— C’est ici qu’on trouve les meilleurs trucs, me dit Orianna. C’est l’Institut de Conservation de New York qui a créé cet endroit. Une reconstitution historique. Le nano-artiste qui a conçu les produits est un orthodoxe de la tendance Rassemblement d’Abraham. Ils ont une dispense gouvernementale pour consommer de la viande à des fins religieuses. Il n’en mange plus lui-même, en fait, depuis une dizaine d’années, mais il se souvient du goût.
Notre commande arriva. Le saumon avait l’air cru, caoutchouteux, avec un goût salé presque insupportable.
— Vous avez de la pseudoviande sur Mars, je crois, fit Ola.
— Elle ne fait pas aussi vrai. Elle n’a pas cette odeur.
— L’histoire, c’est choco, intervint Bof. Rien d’immoral à imiter. Ça ne fait pas de mal, ça ne gaspille rien et ça nous montre à quoi New York ressemblait.
— J’ai l’impression que Casseia n’apprécie pas tellement son saumon fumé, murmura Ola avec un sourire de compassion.
Mon cœur chavirait irrésistiblement rien qu’à regarder son visage.
— Il a peut-être tourné, suggérai-je.
— C’est vrai qu’il a un goût rance, admit Ola. Ce sont peut-être les agents de conservation factices. Plus rien ne tourne, à notre époque.
— C’est vrai, murmurai-je, gênée de mon incapacité à apprécier leur festin. Vos bactéries sur mesure n’attaquent que ce qu’elles sont programmées pour attaquer.
— La Terre, fit Bof d’une voix sentencieuse, est un vaste zoo.
Ils commencèrent à discuter pour savoir si « zoo » était bien le terme qui convenait. Ils finirent par se mettre d’accord sur « jardin ».
— Il y a beaucoup de crimes sur Mars ? me demanda Bof.
— Quelques-uns. Pas beaucoup, répondis-je.
— Bof est fasciné par la violence criminelle, déclara Orianna.
— J’aimerais défendre un vrai assassin. Ils sont si rares de nos jours. Dix meurtres en tout et pour tout l’an dernier à New York.
— Pour cinquante millions d’habitants, précisa Ola en secouant la tête. Voilà ce que la thérapie a fait de nous. Peut-être sommes-nous devenus trop insensibles pour tuer.
Orianna étouffa une exclamation.
— Arrête, fit Ola. Ce que veut dire Bof, c’est qu’il aimerait plaider dans une affaire de meurtre. Une vraie affaire passionnelle. Mais il n’en aura probablement jamais l’occasion. Un assassinat. Ça glace le sang rien que de prononcer le mot.
— Comment est la passion sur Mars ? demanda Bof. Meurtrière ?
J’éclatai de rire.
— Le dernier meurtre dont j’ai entendu parler, c’est une femme qui a tué son mari dans une station isolée. Leur famille, leur Multimodule Associatif, souffrait d’épuisement pernicieux…
— J’adore son vocabulaire, s’extasia Bof.
— Épuisement pernicieux de ses finances. La station était restée tranquille pendant un an sans que personne s’occupe de vérifier son statut. Le MA a été condamné, mais n’a pas pu payer l’amende. C’est très rare que cela arrive, conclus-je. Nous aussi, nous thérapions les déséquilibrés.
— Mais l’assassinat est-il réellement un signe de déséquilibre ? demanda Ola, qui se forçait à être provocateur.
— C’est sans doute ce que tu penserais si tu étais la victime.
— Trop de bonne santé, trop de vigueur et trop peu de coins sombres, murmura Ola avec tristesse. Sur quel sujet nos écrivains peuvent-ils encore écrire ? Nos meilleures LitVids, nos meilleures sims mettent en scène des personnages non thérapiés. Mais que peut-on trouver à dire sur notre existence quotidienne, sur notre expérience réelle ? J’aimerais bien créer des sims, mais l’équilibre moral est vraiment une barrière.
— Vois comme il t’ouvre son âme, me dit Orianna. Il ne parle jamais ainsi aux gens, à moins qu’ils ne lui plaisent particulièrement.
— Il y a des tas de conflits sur la Terre, entre personnes saines, qui peuvent fournir des idées de scénario, estimai-je. Des dissensions politiques, des orientations à prendre.
Ola secoua tristement la tête.
— Cela ne nous fait pas toucher du doigt le sens profond de l’existence. Cela ne nous fait pas frôler le point de rupture. Tu aimerais mener ce genre d’existence ?
Je demeurai un instant sans réponse.
— C’est ce que je suis en train de faire, répondis-je finalement.
— Remonte ta balance, conseilla Bof à Ola. Elle a raison. Le choc des alliances, des gouvernements. C’est encore faisable. La GAEO contre la GAHS. Ça pourrait être choco, et ça se vendrait.
— Même cela, ils nous l’enlèvent, répliqua Ola. Pas la plus petite guerre, rien d’autre que quelques frictions économiques derrière des portes closes. Ce n’est pas très palpitant.
— Ola est un romantique, murmura Orianna.
Cette remarque sembla l’irriter sincèrement.
— Pas du tout, protesta-t-il. Les romantiques cherchaient à s’autodétruire.