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— C’est parler comme un véritable enfant de notre époque, déclara Bof. Ola va toujours aussi loin qu’il peut. La passion, d’accord. Vivre dangereusement. Mais pour les risques, désolé, pas question !

Ola fit la grimace.

— Je n’ai jamais rencontré de passion qui ne me plaise pas, dit-il. Mais je refuse d’en être l’esclave.

Un acteur déguisé en serveur vint emporter mon assiette.

L’Omphalos s’étendait sur cinq hectares à la pointe sud de Manhattan, près de Battery Park. Il donnait une impression de solidité à toute épreuve. C’était un cube entouré d’autres plus petits, d’une blancheur éclatante aux reflets dorés.

À l’entrée, avant de pénétrer dans l’enceinte, Orianna présenta la paume de sa main et répondit aux questions posées par un arbeiter de la sécurité à l’expression impénétrable. Un gardien humain vint à notre rencontre, nous fit entrer dans une pièce contiguë, s’assit à un bureau et nous demanda les raisons de notre visite.

— Je voudrais parler en privé à l’une de vos résidentes, déclara Orianna.

Je lui lançai un regard surpris, car il n’avait pas été question de cela tout à l’heure.

— Il me faut vos vrais noms et affiliations, même pour une simple autorisation, annonça-t-il.

— Ce qui nous exclut, fit remarquer Bof.

Ola opina.

— Nous vous attendrons dehors.

Orianna leur promit que nous ne resterions pas plus de deux heures. Un arbeiter les raccompagna à l’entrée.

Le gardien vérifia rapidement notre statut concernant d’éventuelles violations de la sécurité ainsi que notre état mental.

— Vous êtes martienne, me dit-il en me lançant un coup d’œil. Vous ne faites pas de vernage.

Je reconnus que j’étais martienne.

— Les Terros cherchent à vous en mettre plein la vue ? demanda le gardien en jetant un regard appuyé à Orianna.

— Vous êtes de Mars ? lui demandai-je.

— Non, mais j’aimerais y aller un jour.

Il consulta son ardoise et hocha la tête d’un air approbateur.

— J’ai votre CV et des images provenant d’une centaine de sources LitVids… Vous êtes une célébrité. Pas de problème. Bienvenue à Omphalos 6 pour votre premier aperçu du paradis. Veuillez rester avec le guide qui vous est assigné.

— Quel rapport as-tu avec cet endroit, mis à part le fait que ton père y a des actions ? demandai-je à Orianna tandis qu’un arbeiter nous faisait traverser une galerie souterraine pour nous conduire au cube principal.

— J’ai une réservation pour le jour où j’aurai deux cents ans. Je ne sais pas si je m’en servirai. Je choisirai peut-être de mourir… (Elle me regarda avec un sourire gêné.) Aujourd’hui, c’est facile à dire. Je finirai peut-être éloï sur Mars ou dans la Ceinture… Qui sait ce que nous réserve l’avenir ?

— À qui allons-nous parler ? demandai-je.

— Une amie. (Elle porta un doigt à ses lèvres.) L’Œil nous observe.

— C’est quoi, ça ?

— Le penseur de l’Omphalos. Hautement perfectionné. Rien à voir avec Alice, tu peux me croire. Le meilleur que la Terre soit capable de produire.

Je me retins de défendre Alice. Orianna avait sans doute raison.

L’intérieur du bâtiment était tout aussi impressionnant. Un atrium se dressait à vingt mètres au-dessus d’un court passage qui s’arrêtait devant une cage d’ascenseur conduisant dans les hauteurs pour plonger ensuite vers un bassin noir et luisant au-dessous de notre niveau. Murs de nanopierre, planchers isolés des murs par quelques dizaines de centimètres de vide, suspendus et entourés d’un champ spécial pour résister aux contraintes extérieures. Il y avait une station de réparation à chaque coin. Style costaud et perdurable.

— Au-dessus, il y a les logements, déclara Orianna. Environ dix mille occupants. Une centaine de ces appartements ont la taille normale, pour ceux qui veulent se connecter et se déconnecter régulièrement. Les indécis, si tu préfères. Tout le reste est constitué de simples cabines de sommeil à chaud.

— Ils passent leur temps à rêver ?

— Sims personnalisées et perception à distance. Les Omphalos disposent, un peu partout sur la Terre, d’androïdes et d’arbeiters capables de reproduire les perceptions humaines. Ils sont disponibles à tout moment, et c’est comme si tu y étais. Ou plutôt eux. Les résidents peuvent se retrouver où ils veulent. Certains arbeiters peuvent projeter des images grandeur nature des personnes qui sont ici et te donner l’impression qu’ils sont en face de toi. Si on veut seulement s’isoler pour se reposer, l’Omphalos dispose d’excellents auteurs de sims. C’est de l’art surmultiplié, du fantastique Lit.

D’après mes lectures et la description faite par Orianna sur le Tuamotu, je savais que la majorité des résidents de l’Omphalos restaient en sommeil à chaud à très long terme, le corps baignant dans des nanos médicales. Techniquement, ce n’étaient pas des éloïs. Ils ne pouvaient ni se déplacer, ni prendre la place d’un nouveau citoyen, ni occuper un emploi. Mais leur espérance de vie était inconnue. Les Omphalos servaient de refuge aux riches et aux puissants qui ne voulaient pas être vidés dans la Ceinture ou sur Mars mais souhaitaient vivre plus longtemps. Un vide juridique rendait possible ce traitement médical sans fin qui nettoyait, purifiait, entretenait et tonifiait le corps et l’esprit pour les maintenir fonctionnels.

Le grand public ne portait pas dans son cœur cet Omphalos ni aucune des quarante-deux autres installations analogues réparties dans le monde. Mais elles avaient su tisser autour d’elles un réseau de protections légales couvrant tous les gouvernements de la Terre.

— Pourquoi n’aurait-on pas envie de venir ici ? demandai-je. D’après le gardien c’est le paradis.

Orianna marchait rapidement devant moi. Elle rentra les épaules.

— Ça me donne le frisson, dit-elle.

Elle appela l’ascenseur, qui arriva aussitôt.

La cabine s’immobilisa quelques instants plus tard. Orianna me prit par la main pour me guider dans un couloir qui ressemblait à celui d’un hôtel bourgeois style début du XXe. Des vases en cloisonné, posés sur des tables en bois, étaient garnis de fleurs. Sous nos pieds, la moquette était non métabolique, probablement en laine véritable, d’un beau vert foncé agrémenté de motifs floraux de couleur blanche.

Orianna trouva la porte qu’elle cherchait. Elle frappa délicatement. Le panneau s’ouvrit aussitôt. Nous pénétrâmes dans une petite chambre blanche meublée de trois chaises Empire et d’une table. Il y flottait une odeur de rose. La paroi face aux chaises s’illumina. Une image virtuelle HD se présenta à nous. C’était comme si nous regardions à travers une vitre une scène qui se déroulait de l’autre côté. Une femme d’un certain âge, aux cheveux bruns et à l’allure sévère, était assise sur une chaise blanche en fonte au milieu d’un magnifique jardin. Des arbres la protégeaient de leur ombre et des rangées de massifs couverts de splendides roses rouges, bleues et jaunes ouvraient une perspective qui s’étendait jusqu’à une serre de style victorien. De hauts nuages formaient un tapis ondoyant à l’horizon. La journée s’annonçait chaude et humide, avec du tonnerre.

— Bonjour, Miss Muir, murmura Orianna.

Le visage de cette femme m’était familier, sans que je sois capable de mettre un nom dessus.

— Bonjour, Ori. Quelle joie d’avoir de la visite !

Elle nous fit un sourire radieux.

— Miss Muir, je vous présente mon amie, Casseia Majumdar, de Mars.

— Ravie de faire votre connaissance, répondit la femme.