— Reconnais-tu Miss Muir, Casseia ?
— Non, je regrette…
Orianna secoua la tête en plissant les lèvres.
— Pas de rehaussements. Ça te désavantage chaque fois. Je te présente Miss Danielle Muir, la Présidente.
Ce nom-là me disait quelque chose.
— Présidente des États-Unis ? demandai-je, impressionnée.
— Il y a quarante ans, fit Miss Muir en penchant la tête de côté. Tout le monde m’a oubliée, plus ou moins, à l’exception de mes amis et de ma filleule. Comment vas-tu, Ori ?
— Tout va très bien. Pardonnez-moi de n’être pas venue plus tôt… Comme vous le savez, nous n’étions pas là.
— Vous étiez sur Mars. Tu es revenue par le même vaisseau que Miss Majumdar ?
— Oui. Et j’avoue être ici pour une raison spéciale.
— Une bonne raison, j’espère.
— Casseia est en train de se faire embrouiller. Je suis trop ignorante pour viser ce qui se passe.
L’ex-Présidente Muir se pencha en avant.
— Raconte-moi.
Orianna leva une main.
— Vous permettez ?
— Naturellement, fit Miss Muir.
Un port se forma sur le mur, et Orianna toucha la plaque du doigt, transférant les informations à l’ex-Présidente.
Je la visai étendue derrière l’écran dans son sommeil à chaud, baignée des courants rouge et blanc tourbillonnants de nanos médicales semblables à du jus de fraise dans de la crème.
Miss Muir sourit en déplaçant légèrement sa chaise pour mieux nous faire face. L’effet était saisissant. Même le son ambiant nous disait que nous étions avec elle, à l’extérieur. Les murs de la chambre se noyèrent progressivement dans le décor. Nous nous trouvâmes bientôt dans l’ombre d’un grand arbre, environnés d’une chaleur moite. Je perçus une odeur de rose et d’herbe fraîchement coupée. Quelque chose fit se dresser les poils de mes bras. L’électricité… L’orage.
— Vous travaillez pour un important Multimodule Associatif financier. Ou plutôt, vous faites partie de la famille, c’est bien cela, Casseia ?
Sa voix, teintée d’un mélodieux accent du Sud, était chaleureuse et bienveillante dans la touffeur de l’air.
— Oui, répondis-je.
— Vous êtes soumise à des pressions. On vous a demandé de venir déposer devant le Congrès, mais pour une raison ou pour une autre on vous a aiguillée sur une autre voie.
— C’est exact.
— Vous connaissez la raison ?
Je jetai un bref coup d’œil à Ori.
— Ce sont des affaires familiales, Miss Muir. Ori… Orianna m’a amenée ici sans me dire de quoi il s’agissait. Je suis honorée d’avoir fait votre connaissance, mais…
Je laissai mourir ma voix, embarrassée au possible. L’ex-Présidente inclina la tête en arrière.
— Quelqu’un, au sein des alliances, a décidé que Mars était gênante, mais je ne parviens pas à deviner pourquoi. Vous n’avez pas tellement d’importance pour les États-Unis, la GAEO, la GAHS ou les autres alliances.
Orianna fronça les sourcils dans ma direction et se tourna de nouveau vers l’image de Muir.
— Mon père dit toujours qu’il n’y a pas sur la Terre un seul politicien à qui l’on puisse faire confiance en dehors de Danielle Muir.
Le niveau de mon scepticisme avait grimpé d’un seul coup. Cela m’a toujours hérissée qu’on me demande – et à plus forte raison qu’on exige – une confiance aveugle. Face à un fantôme, une illusion représentant quelqu’un que je n’avais jamais connu en personne, je ne pouvais pas m’autoriser à faire état de choses que ni ma position ni mon statut ne me donnaient le droit de dévoiler.
D’un autre côté, une grande partie de ces choses étaient connues de tout le monde, et il n’y avait aucune raison de ne pas en parler.
— Les Martiens se tiennent à l’écart du processus d’unification du Système solaire, déclarai-je.
— Vous faites bien, me dit Muir avec un sourire astucieux. Il serait regrettable que tout le monde plie devant les alliances.
— J’ignore si c’est une bonne chose. Nous ne sommes pas sûrs d’être capables de nous unir. La Terre requiert de ses partenaires une participation cohérente. Il semble que nous ne soyons pas à la hauteur de ses attentes.
— La Grande Vague.
— C’est ça, fit Orianna.
— On dirait que tout est lié, déclarai-je.
Miss Muir secoua tristement la tête.
— Il ressort de mon expérience avec les Martiens, du temps où j’étais Présidente, que votre planète possédait un grand potentiel. Mais la Grande Vague peut très bien déferler sans vous. Votre absence ne fera pas une différence énorme.
Je me sentis, de nouveau, piquée au vif.
— Nous pensons, au contraire, que nous aurions un rôle important à jouer.
— Réticents à participer, mais fiers d’être suppliés, c’est ça ? Vous aimez vous faire prier ?
— Pas exactement.
Son expression – celle de son image – se durcit de manière presque imperceptible. Malgré la chaleur de sa voix et son attitude bienveillante, je sentais le froid d’un jugement négatif.
— Casseia, Ori me dit que vous êtes très fine et très capable. Mais il me semble que vous passez à côté de quelque chose. Vos ressources brutes et votre force économique sont négligeables au regard de la Grande Vague. Mars est toute petite à l’échelle du Système solaire. Que pourriez-vous apporter à la Terre qui puisse justifier l’effort qu’elle semble prête à accomplir pour vous ?
Je demeurai sans réponse. Bithras n’avait jamais donné beaucoup d’explications sur ce point. J’avais tout avalé sans me poser de questions.
— Il y a peut-être une chose que vous savez et que vous ne pouvez pas me dire. Je vous comprends, compte tenu de vos responsabilités et de vos loyautés. Mais permettez à une vieille, très vieille politicienne, qui a aidé à planter – à son grand regret – certains arbres qui portent maintenant leurs fruits, de vous confier ceci : la Grande Vague sur laquelle on fait tant de battage en ce moment n’est qu’une façade. Ce qui préoccupe la Terre, c’est quelque chose que vous détenez, ou que vous pouvez faire, ou encore que vous pourriez éventuellement être amenés à faire. Comme vous n’êtes pas en mesure de monter une opération militaire sérieuse et que votre puissance économique est négligeable, que peut-il y avoir, Casseia, que Mars possède et que la Terre redoute ?
— Je n’en sais rien, répliquai-je.
— Quelque chose qu’un faible sans défense peut faire aussi bien qu’un grand et fort. Quelque chose qui apportera un changement stratégique. Je suis sûre qu’en réfléchissant vous trouverez ce que cela peut être. En quoi Mars peut-elle représenter une menace pour la Terre ?
— Je ne vois pas du tout. Vous l’avez dit vous-même, nous sommes faibles et insignifiants.
— Vous pensez que la politique est un jeu propre et honnête, joué par des êtres humains rationnels ?
— Sous son meilleur jour…, bafouillai-je.
— D’après votre expérience ?
— La politique martienne est encore primitive, avouai-je.
— Votre oncle Bithras… Le jugez-vous politiquement aguerri ?
— Je… Je crois.
— La politique, ce n’est pas que de la boue et de la corruption, mais ça n’a jamais été facile. Mettre d’accord même des gens rationnels issus d’un même contexte, c’est déjà difficile. Mais mettre d’accord des planètes qui ont des histoires différentes et des perspectives complètement décalées, c’est un vrai cauchemar politique. J’hésiterais à accepter une pareille tâche, mais votre oncle, lui, semble s’y être lancé la tête la première.
— C’est un homme très prudent.