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— Un enfant qui veut jouer avec les grands.

— Je ne suis pas d’accord, protestai-je.

Miss Muir sourit.

— Où croit-il donc avoir mis les pieds ?

— Jusqu’à nouvel ordre, nous acceptons l’idée que la Terre a besoin de Mars… en préparation d’une opération d’envergure. La Grande Vague me paraît aussi plausible que n’importe quoi d’autre.

— Vous y croyez vraiment ?

— Je ne vois aucune autre raison.

— Ma chère, votre planète – et votre culture – dépendent sans doute de ce qui va se passer dans les toutes prochaines années. Vous avez là une responsabilité que je ne vous envie pas.

— Je fais ce que je peux, dis-je.

Miss Muir baissa les paupières sur ses yeux gris. Je compris qu’elle m’avait posé ces questions de politicienne à politicienne et que mes réponses avaient été inadéquates.

Orianna me regarda tristement, comme si elle venait de découvrir, elle aussi, les faiblesses d’une amie.

— Je ne veux pas vous offenser, déclara Miss Muir, mais je pensais avoir affaire à un problème politique.

— Je ne me sens pas offensée, mentis-je. Orianna m’a traînée dans tout New York aujourd’hui et je suis un peu étourdie. J’ai besoin de me reposer pour absorber tout ça.

— Bien sûr, fit Miss Muir. Ori, tu donneras le bonjour de ma part à ta mère et à ton père. J’ai été heureuse de te revoir. À bientôt.

Brusquement, il n’y eut plus devant nous qu’un grand mur blanc.

Orianna se leva. Ses lèvres étaient serrées et elle évitait de croiser mon regard. Finalement, elle murmura :

— Tout le monde ici se comporte de manière un peu… abrupte, quelquefois. C’est l’effet de leur perception du temps, je crois. Nous ne sommes pas venues ici pour te donner le sentiment d’être inférieure, Casseia. C’est vraiment ce qu’il y a de plus éloigné de ma pensée.

— Elle l’a pris d’un peu haut avec moi, tu ne trouves pas ? demandai-je tranquillement. Mars n’est pas totalement inutile.

— Je t’en prie, ne te laisse pas aveugler par le patriotisme, Casseia.

Je serrai les dents. Je ne pouvais pas accepter qu’une Terrienne de dix-huit ans me parle comme ça.

— Tu devrais réfléchir à ce qu’elle t’a demandé. Elle a beaucoup de perspicacité. Il y a sûrement un domaine où vous êtes forts.

— Notre force, c’est bien plus que…

Je m’interrompis. J’allais dire : que la Terre ne peut imaginer. C’est notre supériorité spirituelle. Je me serais lancée dans un système de défense patriotique auquel je n’arrivais pas à croire moi-même. En fait, je savais qu’elles avaient raison.

Mars n’engendrait pas de grands politiciens, mais de détestables petits insectes rampants comme Dauble et Connor, ou bien des jeunes ridicules et entêtés comme Sean et Gretyl. Je n’aimais pas qu’on me plonge le nez dans une vérité déplaisante, mais Mars était un monde mesquin, plein de hargne et de dépit. Comment pouvions-nous représenter un danger pour une planète aussi forte, aussi sage et aussi sûre d’elle que la Terre ?

Orianna regarda une dernière fois le mur blanc en soupirant.

— Je ne voulais pas t’embarrasser, Casseia. C’est vrai que j’aurais dû t’en parler avant.

— Ce fut un honneur pour moi, Orianna. Je n’étais pas préparée, c’est tout.

— Allons retrouver Bof et Ola, me dit-elle. Tu t’imagines vivant ici ? ajouta-t-elle avec un frisson. Mais c’est sans doute moi qui suis vieux jeu.

Ayant rejoint Bof et Ola, nous passâmes plusieurs heures à faire du shopping dans le Vieux New York, où il n’y avait que de vraies boutiques avec de vraies marchandises. Je me sentais doublement désuète dans cet endroit, désorientée par ce quartier censé être une reconstitution historique. Bof et Ola entrèrent dans un magasin de vêtements début du XXIe, et nous les suivîmes. Un vendeur empressé les fit passer dans des cabines d’échantillonnage, enregistra leur image avec un drôle de numériseur 3-D et leur montra à quoi ils ressembleraient s’ils s’habillaient à la mode de la saison. Le vendeur gloussa d’approbation devant plusieurs configurations.

— Nous pouvons vous les préparer en dix minutes, si vous voulez bien attendre, leur dit-il.

Ola commanda un costume de soirée et demanda qu’on le livre à une adresse de procuration. Bof ne voulut rien s’acheter. Nous étions presque arrivés devant la porte lorsque le vendeur nous appela :

— Excusez-moi, j’ai failli oublier. Nos clients – et leurs amis – ont droit à des billets gratuits pour le Cirque Mental.

Ola prit les billets et nous les distribua. Il fourra le sien dans sa bouche et le mastiqua d’un air songeur.

— Tout le monde y va ? demanda-t-il.

— C’est quoi ? interrogea Orianna.

— Une chose qu’Ori ne connaît pas ! s’exclama Bof, amusé.

— Ça vient de sortir, j’en suis sûre, bougonna-t-elle, irritée.

— Pour ça oui, fit le vendeur. C’est choco !

— Sim en direct, expliqua Ola. C’est tout nouveau. Et gratuit à titre promotionnel, jusqu’à ce que cela attire les foules. Tu veux essayer, Casseia ?

— C’est peut-être trop pour elle, fit Orianna.

Je pris cela comme un défi. J’étais fatiguée, et la visite à l’Omphalos m’avait un peu déprimée, mais je tenais à rester choco, surtout devant Ola.

— D’accord, déclarai-je.

— Mâche ton billet, me dit Bof. Ça permet de vérifier si tu es apte à faire l’expérience, et ça grave un laissez-passer sur le dos de ta main.

Je mis lentement le billet dans ma bouche et le mâchai. Son goût évoquait le parfum d’un jardin floral ensoleillé, avec un petit chatouillement dans le nez. J’éternuai.

— Amusez-vous bien, nous dit le vendeur en souriant.

Le Cirque Mental occupait le quatrième et le cinquième étage d’un gratte-ciel du XXe siècle, l’Empire State Building. Consultant mon ardoise, j’appris que je n’étais pas loin de Penn Station, pour le cas où j’aurais envie de m’échapper pendant que mes amis seraient bloqués dans leurs amusements. Ola me prit le bras et Orianna passa en plein milieu d’un groupe d’arbeiters des LitVids en quête d’un sujet médiatique. Ola projeta toute une confusion autour de moi – images multiples, totalement fausses, donnant l’impression qu’il était accompagné de quatre ou cinq femmes –, puis nous avançâmes jusqu’au comptoir. Une femme noire, maigre, de plus de deux mètres cinquante de hauteur, dont les cheveux auburn effleuraient le plafond en étoile, vérifia les marques sur le dos de nos mains et nous fit entrer dans l’espace d’attente.

— Prochain départ dans cinq minutes, annonça une voix sépulcrale.

Des visages caricaturaux jaillirent des murs en roulant de gros yeux vers nous. C’étaient des affreux issus d’une LitVid pop.

— Toto nib, commenta Bof. J’espérais quelque chose d’un peu plus provo.

— C’est la deuxième fois que je viens, lui dit une femme dont la peau formait des écailles souples à la couleur cuivrée. Vous verrez que c’est très fort à l’intérieur.

Orianna me jeta un coup d’œil, d’un air de dire : Ça ira ?

Je hochai la tête, mais je n’étais pas rassurée. Je vis qu’Ola avait pris un air neutre, ni impatient ni ennuyé. Au bout de cinq minutes d’attente, les têtes caricaturales se renfrognèrent et disparurent. Une porte s’ouvrit. Nous passâmes sur ce qui ressemblait à une vaste piste de danse déjà couverte de clients.

Des projecteurs au plafond et au sol créaient une galerie de miroirs. Le superviseur au sol décida qu’Ola et moi formions un couple et nous isola entre nos propres reflets. Nous n’apercevions plus ni Bof ni Orianna ni aucun des autres clients, mais je les entendais faiblement. Ola me sourit en disant :