— C’est peut-être un substitut à l’assassinat.
Je n’avais pas idée de ce qu’il entendait par là. J’étais plus qu’appréhensive.
Ce n’était, décidai-je en carrant les épaules pour raffermir physiquement ma résolution, qu’un peu de trac avant la vague. Après tout, il s’agissait seulement de montagnes russes mentales.
Un homme à la silhouette mince et dorée apparut sur une estrade à quelques pas de nous.
— Mes amis, j’ai besoin de votre aide, dit-il d’un air grave. Dans un million d’années, quelque chose tournera très mal et la race humaine s’éteindra. Ce que vous allez faire ici et maintenant peut sauver la planète et le Système solaire de forces hostiles trop vastes pour être décrites en détail. Voulez-vous m’accompagner dans le futur proche ?
— Bien sûr, fit Ola en posant la main sur mon épaule.
L’homme doré et la galerie des miroirs disparurent. Nous flottions maintenant dans l’espace étoilé. La voix de l’homme doré nous précédait.
— Préparez-vous pour le transfert.
Ola me lâcha l’épaule et me prit la main. Les étoiles filèrent autour de nous comme il se doit et l’image de la Terre se trama devant nous. Un flot d’informations complémentaires m’envahit l’esprit.
Dans ce futur, toute l’instrumentalité est contrôlée par de profonds Chakras moléculaires, des êtres installés chez chaque humain à la naissance comme gardien et tuteur. Votre premier Chakra est un excellent ami, mais une erreur pernicieuse s’est produite. Un évolvon s’est perdu dans les centres de traitement des enfants. Un Chakra malveillant a envahi une génération entière. Vous êtes privé de votre droit de naissance suprême, coupé de vos ressources énergétiques et nutritionnelles. Toute une génération est dans la famine au milieu de l’abondance. Il vous faut trouver à tout prix une Clinique de Renaissance Naturelle sur une Terre en proie à la menace, éliminer tous les Chakras, découvrir les racines de votre nouvelle âme et empêcher ceux qui sont au pouvoir des Maîtres Pernicieux de forcer le soleil à devenir supernova.
— Plutôt boiteux, murmurai-je à l’adresse d’Ola.
— Attends un peu.
J’en appris plus sur cette Terre future que je n’aurais voulu. Il n’y avait pas de villes à proprement parler. Des étendues désolées couvraient les continents. C’était, je le savais, parce que je n’arrivais pas à invoquer mon Chakra d’instrumentalité.
Quelque part se trouve votre tuteur, dans une Clinique de Renaissance Naturelle. Vous ignorez à quoi il (ou elle) ressemble. Il pourrait même être une fleur ou un arbre. Mais il contient la clé qui vous permettra de regagner le contrôle de…
Je m’étais rarement ennuyée à ce point. J’aurais voulu sourire à Ola pour le rassurer, lui faire comprendre que ce n’était pas grave, que ça n’atteignait pas le niveau de médiocrité de la sim de bas étage d’Orianna.
Soudain, il y eut un choc dans ma tête. Mon esprit s’emplit de haine et de profond mépris pour le vil Chakra, pour la perte de mon droit de naissance, pour la fin imminente de tout. En même temps qu’une forte sensation d’angoisse, je ressentis le besoin primal de joindre mes forces, de toutes les manières possibles, à toutes celles qui se présentaient, et à celles d’Ola en particulier.
Scénario de quatre sous, pour dire le moins, mais c’était la première fois que j’éprouvais des vagues d’émotion forcée d’une telle intensité. La sim d’Orianna ne m’avait pas fait autant d’effet. Ces gens-là jouaient avec ma tête comme si c’était un clavier à musique.
— Je crois savoir ce qui va se passer maintenant, me dit Ola.
— Ah ?
Tous ceux qui étaient sur la piste de danse apparurent autour de nous. Ils semblaient flotter dans l’espace.
— C’est très choco, m’assura Ola.
L’homme doré apparut au centre de notre empyrée de plusieurs centaines d’âmes.
— Au moins, nous sommes tous arrivés, et nous nous suffisons, nous dit-il. Les équipes doivent maintenant se joindre pour former des familles, et se faire implicitement confiance. Sommes-nous prêts ?
Tout le monde donna son accord, moi comprise. J’avais été expertement mise en condition. Mes nerfs chantaient d’excitation et d’anticipation.
— Réunissons-nous en familles.
L’homme doré entoura de halos rouges étincelante des groupes d’une vingtaine de personnes. Nos vêtements disparurent. Les transformés retrouvèrent leur forme naturelle, ou du moins ce que le superviseur – un penseur, supposai-je, doté de ressources considérables – jugeait qu’elle devait être. Mis à part le fait que nous étions nus, Ola et moi n’avions pas changé.
Nous nous prîmes par le bras, flottant en cercle, comme des parachutistes en chute libre.
— La première étape, nous dit l’homme doré, consiste à nous unir. Et le mieux, pour cela, est de danser, de fusionner nos énergies naturelles, notre sexualité naturelle.
C’était une orgie.
J’avais été si bien préparée – et une partie de moi voulait vraiment s’accoupler, particulièrement avec Ola – que je n’émis aucune objection. Le superviseur jouait de nos instincts sexuels en expert, et l’accouplement, cette fois-ci, contrairement à ce que j’avais ressenti avec Orianna, semblait tout à fait réel. Mon corps était persuadé que j’étais en train de faire l’amour, bien qu’un démenti intérieur discret m’informât que ce n’était pas vrai.
L’expérience s’élargit bientôt. Tous nos esprits communièrent. La sim nous incita à bouger de manière à traduire nos émotions dans une danse collective. Tout en restant plongés dans la réalité parallèle, nous avions simultanément conscience de notre ballet et de nos propres réactions artistiques. Je ne me suis jamais considérée comme une bonne danseuse, mais cela n’avait aucune importance. J’avais ma place dans le groupe, et notre danse était sublime.
Nous mettions en commun les ressources des personnages que nous jouions. Nous regardions de haut la Terre et nous la trouvions si fragile, si vulnérable et si menacée que nous la vénérions, avec une intensité que je n’avais jamais ressentie, même dans ma famille. En proie, comme dans un rêve, à un surgissement envoûtant d’émotions magiques, j’étais prête à n’importe quoi, à n’importe quel sacrifice pour la sauver.
Durant toute cette expérience, une petite partie lointaine de ma personnalité se demandait abstraitement si ce n’était pas exactement cela que la Terre voulait faire à Mars, si elle ne cherchait pas à se servir de nous pour nous faire participer à une vaste et insignifiante orgie censée préserver le futur. Ce moi caché tapait impatiemment du pied, en soupçonnant l’amour démesuré de la Terre qui nous était insufflé de n’être ni plus ni moins qu’une forme de propagande.
Une propagande efficace, en tout cas, et je peux dire que j’y pris mon pied. Tandis que la sim collective arrivait à sa fin et que notre danse ralentissait, alors que l’illusion se dissipait et que nous retournions à la pleine conscience de nos corps, j’éprouvai un sentiment de contentement rassasié et de grande lassitude.
Nous avions sauvé le futur, sauvé la Terre et le Soleil, battu les vils évolvons des Chakras. Incidemment, j’avais créé des liens avec tous mes partenaires. Je connaissais leurs noms et leurs tempéraments individuels sinon le détail de leurs existences quotidiennes. Souriant, riant aux éclats, nous étions les uns contre les autres sur la vaste piste. Les lumières s’éclairèrent, de la musique se fit entendre et des projections abstraites en harmonie avec les sons se mirent à tourbillonner autour de nous.