Nous avions vécu de grandes choses. J’étais persuadée que, si mon séjour sur la Terre durait assez longtemps, ils m’accueilleraient chez eux comme si nous étions des amis de longue date, des amants – il n’y avait pas de mot approprié – et plus, même, que des maris et femmes. Des compagnons de sim collective.
Ola et moi nous rejoignîmes Bof et Orianna dans la rue. La réalité semblait bien grise et bien pâle à côté de ce que nous venions de vivre. Une petite bruine adoucissait l’air de la nuit. Orianna semblait inquiète.
— Ça t’a plu ? me demanda-t-elle. J’ai pensé, après coup, que cela dépasserait peut-être ce que tu voulais.
— C’était intéressant.
— Ils appellent ça des sims de l’amitié. Ça vient de sortir, expliqua Ola. Tout ce qu’il y a de plus choco. Ils n’avaient jamais mis autant de gens dans une même sim. La techno est particulière, mais je suis presque sûr qu’il y a des penseurs derrière tout ça.
Bof semblait complètement hagard. Il avançait en zigzag, un pas à gauche, un pas à droite. Il nous sourit par-dessus son épaule.
— C’est dur de se réhabituer à la réalité.
— C’était pas mal du tout, fit Ola en passant le bras sur mon épaule. Pas de jalousie, uniquement de l’amitié et des sentiments. Aucune anxiété, jusqu’à ce que nous soyons tombés sur les mauvais Chakras.
Je levai les yeux vers lui. Nous n’avions pas été amants physiquement, mais je me sentais extrêmement proche de lui. Beaucoup plus que de Charles. Et cela m’inquiétait.
— Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, fit Bof.
— Très convivial, déclara Orianna. Tout le monde connaît tout le monde. Ça pourrait relier la Terre entière, si ça maxait.
C’est vrai, me disais-je. La Terre entière.
— Il faut que je rentre, déclarai-je. À Washington.
— On a passé une journée merveilleuse avec toi, fit Orianna. Tu as été une partène idéale, une amie choco et…
Je l’arrêtai en la serrant dans mes bras.
— Ça suffit, lui dis-je en souriant. Tu vas finir par faire un trou dans ma réserve martienne.
— Ce serait dommage que ta réserve se répande partout, fit Bof, les bras croisés, les doigts tapotant ses coudes.
— On t’accompagne à Penn Station. On te met dans le train de DC.
Parlant peu, nous naviguâmes au milieu des foules et des publimurs.
Le halo du Cirque Mental s’estompait. Orianna devenait morose et distante. Tandis que nous arrivions en vue de la gare, elle se tourna vers moi pour me dire :
— Je voulais te montrer toutes ces choses, Casseia. Il faut que tu connaisses bien la Terre. C’est ton travail, à présent.
Sa voix était presque sévère en disant cela.
— C’est vrai, murmurai-je.
Je me sentais profondément embarrassée. Probablement par réaction à l’intimité malhonnête du Cirque, me disais-je. Encore ma réserve martienne qui se répandait.
— J’aimerais qu’on se revoie. Tu auras le temps ?
— Je ne sais pas, répondis-je en toute honnêteté. Si je peux, je t’appellerai.
— Fais-le. Ne laisse pas la sim assombrir ce que nous avons gagné honnêtement.
Son choix des mots, qui faisait écho à mes pensées, me troubla. Orianna avait parfois un don d’intuition effrayant.
— Merci, me dit Ola.
Il m’embrassa. Je prolongeai le baiser. La Terre embrassant Mars. Pas très convenable, peut-être, à bien y réfléchir.
J’entrai dans la gare. Ils restèrent dehors, agitant les bras. Un geste aussi vieux que le temps.
Quatre heures plus tard, j’étais dans ma chambre avec vue sur Arlington, les krètes, le Potomac et, au loin, le Mall. Bithras n’était pas là. Allen n’était pas revenu du Népal. Alice était plongée dans des recherches large bande sur le réseau pour le compte de Bithras, et je m’abstins de la déranger.
Je me concentrai sur le Washington Monument, qui évoquait quelque antique fusée de pierre interplanétaire, en essayant de ramener le calme dans ma tête pour écouter mes voix intérieures les plus profondes.
Mars n’avait rien qui pût menacer la Terre. Nous étions loin en arrière dans tous les domaines. Plus jeunes, plus divisés, notre seule force était dans nos faiblesses, notre diversité d’opinions, notre réserve un peu ridicule qui portait le manteau de la courtoisie. La chaleur et la sécurité de nos espaces clos, nos terriers. Nous étions vraiment des lapins.
La sim estompée avait laissé une forte impression de baiser passionné terrestre. Le patriotisme – ou planétisme – ressenti ici, vieux de plusieurs générations, était un trop gros morceau à avaler pour notre jeune génération martienne. Cela me donnait le frisson.
Le loup Terre, s’il voulait, ne ferait de nous qu’une bouchée. Il suffisait qu’il en eût envie.
Nous reçûmes nos invitations – nos convocations, plus exactement – deux jours plus tard. Nous devions rencontrer secrètement les sénateurs Wang et Mendoza en territoire neutre : Richmond, en Virginie, loin de l’atmosphère trépidante de la Ceinture urbaine.
Le choix de la ville semblait avoir une signification particulière. Richmond avait servi de capitole à la Confédération pendant la guerre de Sécession, plus de trois siècles auparavant. C’était une ville paisible, bien conservée, de trois millions d’âmes, devenue depuis quatre-vingt-dix ans un centre de recherche sur l’optimisation du corps humain.
— Est-ce un message subtil qu’ils nous envoient ? demanda Allen tandis que nous prenions place dans le salon de notre suite.
Une projection du lieu de rendez-vous à Richmond, l’hôtel Thomas Jefferson, flottait au-dessus de la table basse. Pierre grise austère et architecture pseudohellénique.
Bithras nous regarda d’un air morose. Il semblait épuisé. Il avait passé toute la soirée en communication avec Mars. Le temps de transfert, pour chaque signal, étant d’environ huit minutes, il en fallait seize pour recevoir une réponse. Il ne nous avait pas encore révélé le détail de ses conversations.
— Quel message ? demanda-t-il.
Allen hocha le menton vers moi d’un air de dire : Explique-lui.
— Richmond a été jadis le symbole d’un Sud battu, déclarai-je.
— L’Amérique du Sud ?
— Non. Les États du Sud. Ils avaient essayé de faire sécession. Le Nord était beaucoup plus puissant. Le Sud a souffert pendant des générations après avoir perdu la guerre.
— Pas très clair comme message, estima Bithras. J’espère qu’ils n’ont pas choisi Richmond uniquement pour cette raison.
— C’est peu probable, fit Allen. Quelles nouvelles de Mars ?
Bithras plissa le front en secouant la tête.
— Ma marge de négociation est claire. Si nous concluons un accord inadéquat, nous n’avons rien conclu. Et il ne nous reste plus qu’à retourner à la maison.
— Après avoir fait tout ça ? demandai-je.
— Ma chère Casseia, la première règle, en politique comme en médecine, est de ne pas nuire. Je n’ai aucun désir d’agir de mon propre chef. Le Conseil me dit qu’il ne tolérera pas d’initiative, et il n’y en aura pas.
— Pourquoi nous avoir fait faire le voyage, dans ce cas ?
— Je l’ignore. Si je n’avais pas ma petite idée, j’appellerais ça de l’incompétence notoire. Mais lorsque l’incompétence de l’adversaire vous place en position de désavantage, il y a de quoi réfléchir… Le Conseil doit prendre certaines décisions et me rappeler juste avant notre départ pour Richmond. Cela nous laisse toute la journée de demain. Je suggère de libérer Alice et de demander un rendez-vous avec Jill.