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— Nous avons un rendez-vous de cinq minutes à vingt-trois heures ce soir, sur réseau étendu large bande, privé et crypté, fit Allen. Alice et moi nous avons pris ces dispositions hier… juste en cas.

— Heureux que quelqu’un ait de l’initiative, fit Bithras.

J’étais aussi curieuse que n’importe qui de savoir de quoi Alice et Jill allaient discuter.

Jill était la créature pensante la plus âgée de toute la Terre. C’était une figure fabuleuse, le premier penseur à avoir atteint l’état de conscience véritable tel qu’il est défini par le test d’Atkins.

Plusieurs dizaines d’années avant Jill et Roger Atkins{Jill et Roger Atkins : personnages de La Reine des anges, roman de Greg Bear précédemment paru dans la même collection. (N.d.T.)}, Alan Turing avait proposé le « test de Turing » pour mettre à l’épreuve l’égalité de l’homme et de la machine. Si, lors d’un échange limité à un dialogue écrit où l’humain ne pouvait voir directement ses interlocuteurs, il lui était impossible de faire la différence entre la machine et un autre humain, alors la première était aussi intelligente que le second. Mais ce test, aussi subtil et ingénieux qu’il fût, négligeait de prendre en considération les limitations de la plupart des humains. Au début du XXIe siècle, de nombreux ordinateurs, particulièrement ceux qui appartenaient à la classe des machines à réseau neuronal que l’on commençait à désigner sous le nom de « penseurs », arrivaient à tromper beaucoup d’humains, y compris des experts, dans de telles conversations. Un seul d’entre eux perçait systématiquement le voile derrière lequel se cachaient les limitations mécaniques. Il s’agissait de Roger Atkins, de l’université de Stanford.

Jill avait survécu à Atkins. Elle était devenue le modèle de tous les penseurs fabriqués par la suite. Aujourd’hui, même un modèle d’exportation comme Alice était capable de la battre dans tous les domaines à l’exception d’un seul, qui était crucial. Jill avait acquis la plus grande partie de son savoir par l’expérience. Elle était âgée de cent vingt-huit ans.

Nous payâmes la connexion en large bande entre Jill et Alice, acceptâmes l’algorithme de cryptage proposé puis allâmes nous coucher.

Le sommeil sur la Terre, malgré ma duochimie, me donnait presque invariablement une impression de lourdeur. L’effet de la gravité terrestre sur des muscles et des organes habitués à Mars, s’il pouvait faire l’objet d’un traitement, ne pouvait cependant pas être totalement effacé. Alors que je me sentais relativement bien à l’état d’éveil, je me noyais pendant le sommeil, emportée par des courants invincibles parmi des châteaux ivoirins dans des îles couleur de rubis.

J’étais en train de grimper, ou plutôt de ramper vers les étages supérieurs en spirale d’une tour écrasante lorsque Bithras me secoua rudement pour me réveiller. Par réflexe, je remontai la couverture, craignant le pire. Il écarta aussitôt les mains, les yeux agrandis, comme s’il était profondément vexé.

— Je ne rigole pas, Casseia, me dit-il. On a un sérieux problème. Alice vient de me réveiller. Elle a fini de parler à Jill.

Allen, Bithras et moi étions en robe de chambre dans le salon, une tasse de thé brûlant entre les mains. L’image d’Alice était sagement perchée sur le canapé entre Bithras et Allen, les mains croisées sur les genoux. D’une voix calme et assurée, elle décrivait sa rencontre avec Jill tandis qu’Allen prenait des notes sur son ardoise.

— Ce fut un moment extraordinaire. Jill m’a permis de me substituer à elle pendant quelque temps et de charger dans mes mémoires des aspects essentiels de son expérience. En retour, je lui ai fait partager mes propres connaissances. Nous avons réparti les cinq minutes dont nous disposions en conversations en langage penseur évolué, transfert d’expérience et diagnostic croisé, pour déceler d’éventuels protocoles de recherche synclinale défectueuse dans nos systèmes neuraux.

— Vous avez permis à Jill d’analyser vos systèmes ? demanda Allen, quelque peu alarmé, en levant les yeux de son ardoise.

— Oui.

— Dites-leur ce qu’elle a trouvé, fit Bithras.

— C’est confidentiel, en un sens, murmura Alice. Jill pourrait avoir des ennuis si on découvrait quelque chose.

— Nous vous assurons de notre discrétion, promit Bithras. Casseia ? Allen ?

Nous jurâmes le secret.

— Jill considère que tous les penseurs font partie de sa famille. Elle se sent responsable de nous, comme une vraie mère. Lorsque nous dialoguons avec elle, elle nous analyse, ajoutant nos données à ses propres connaissances et à son expérience, et détermine si nous fonctionnons correctement ou non.

Je décelai de la réticence dans ses paroles. Elle retardait le moment d’en venir au fait.

— Allez, Alice, l’encouragea Bithras.

— Je me sens encore très gênée par les choses qu’elle a découvertes en moi. Je suis toujours capable de remplir mes devoirs, assurément, mais il existe probablement des raisons de ne plus faire confiance à mon bon fonctionnement final…

Bithras secoua impatiemment la tête.

— Jill a trouvé des évolvons, dit-il.

— À l’intérieur d’Alice ? demanda Allen en abaissant son ardoise.

Je pris une inspiration sifflante.

— Quel genre d’évolvons ? demandai-je.

L’image d’Alice se figea, tremblota puis disparut. Sa voix subsista.

— Je change de mode de sortie pour mieux être en rapport avec mon état interne, dit-elle. J’abandonne ma façade esthétique. Il y a des évolvons dans ma configuration de personnalité. Ils semblent être là depuis l’origine. Ils n’ont pas été implantés après ma date de mise en service.

Un évolvon pouvait être n’importe quel objet ou système conçu pour exister dans la durée, consommer de l’énergie ou de la mémoire et se reproduire. Tous les êtres vivants, en un sens, étaient des évolvons. Dans les ordinateurs et les penseurs, le terme désignait habituellement des algorithmes ou des routines qui ne faisaient pas officiellement partie du statut de base ou de la configuration neurale acquise. Des virus élaborés, en somme.

— Sais-tu à quoi ils servent ? demandai-je.

— Jill n’a pu s’apercevoir de leur existence qu’en comparant ma configuration totale avec mon bauplan neural, la conscience que j’ai de ma propre conception, et en lançant des traceurs de sa conception. Il existe des parties de moi qui ne me sont pas connues et sur lesquelles je n’exerce aucun contrôle. Ces parties ne sont pas fonctionnelles dans ma configuration de personnalité. Elles n’ont pas d’utilité connue, mais contiennent toutes des algorithmes de reproduction. Elles sont bien dissimulées. Aucun des traceurs utilisés sur Mars n’a pu révéler leur présence.

— Des évolvons, murmura Allen, dont le visage avait pâli. C’est complètement illégal !

— J’ai du mal à décrire ce que j’éprouve à la suite de cette découverte, déclara Alice.

J’aurais voulu la serrer dans mes bras pour la réconforter, mais il n’y avait rien à serrer, naturellement. Sa voix demeurait uniforme. Je n’avais jamais entendu un penseur exprimer des émotions négatives dans sa manière de parler, mais son ton devint un rien plus dur lorsqu’elle conclut :

— J’ai l’impression qu’on m’a violée.

— Se peut-il que ces évolvons aient été implantés depuis notre départ de Mars ou notre arrivée sur la Terre ? demanda Bithras.

— C’est peu probable. Aucun réparateur n’a eu accès à moi, et cela aurait été le seul moyen de les implanter après ma mise en service.

Bithras croisa les mains sur ses genoux.