La dernière chose que je voulais faire, c’était m’imposer à Charles, lui poser des questions auxquelles il ne souhaiterait pas répondre, me créer une dette envers lui. Nous nous étions déjà fait assez de mal durant le peu de temps où nous étions restés ensemble. Et d’ailleurs, quelles questions avais-je à lui poser ?
J’avais employé les dernières heures de cette nuit blanche à étudier des textes de physique. Il était surtout fait mention du continuum de Bell et des univers considérés comme un système informatique dans le contexte de l’évolution des constantes et des particules aux premiers stades du big bang. J’en savais assez sur les pratiques académiques pour me rendre compte que ces théories n’avaient pas particulièrement la faveur des spécialistes.
Le groupe des Olympiens (quel nom arrogant !) dont faisait partie Charles alarmait-il les politiciens uniquement en parole, ou la Terre avait-elle découvert quelque chose qu’elle ne voulait pas que Mars sache ?
Assise sur un banc de pierre chauffé, le visage dans les mains, je me frottai les tempes de mes deux index symétriques.
J’avais déjà composé mon message à Charles. Texte pur, très formel, comme si nous n’avions jamais eu de relation affective.
Mon cher Charles,
Nous rencontrons ici sur la Terre de sérieux problèmes qui pourraient être en rapport avec tes recherches. Je sais que tu es sous contrat chez Cailetet et je suppose qu’il y a des frictions avec les autres MA, ce qui me laisse également assez perplexe. Pourrais-tu nous éclairer sur les raisons susceptibles de pousser la Terre à s’inquiéter sérieusement de l’indépendance de Mars ? Nous piétinons actuellement dans notre mission, et certains indices laissent croire à une responsabilité au moins partielle des Olympiens. Je suis gênée de te demander cela. Crois bien qu’il n’entre pas dans mes intentions de te forcer à dire quoi que ce soit ni de te causer des ennuis.
Cordialement,
Les relations entre Cailetet et Majumdar avaient quelque peu tourné à l’aigre, peut-être à cause des Olympiens. (Pauvre Stan ! Il allait convoler dans quelques semaines avec une femme de Cailetet. Nous étions tous dans de beaux draps.)
L’eau du Potomac se souleva en montagnes luisantes et ruisselantes tandis qu’une série de lamantins d’entretien faisaient surface, s’accordant une pause dans leur travail de culture sous-marine. Je me levai pour m’étirer. Il y avait maintenant des dizaines de piétons dans l’allée. Les roses des jardins chantonnaient doucement, attirant de petites abeilles sonotropes en nuages denses et argentés.
J’expédiai le message. Allen et moi nous partîmes assister à un concert à Georgetown. C’est à peine si j’entendis la musique. Brahms et Hansen, joués avec les instruments d’origine. Sublime, mais tellement éloigné de mes pensées et de mes états d’âme. Mon ardoise était réglée pour recevoir toute forme de réponse. Mais aucune n’arriva, jusqu’au matin de notre départ pour Richmond.
Chère Casseia,
Il n’y a rien que je puisse te dire sur mes travaux. Je comprends ta position. Ça ne va pas être facile.
Bonne chance,
Je montrai le message à Allen et Bithras puis à Alice. Charles ne disait rien, ne révélait rien, mais confirmait ce que nous avions tous besoin de savoir, c’est-à-dire que les pressions allaient s’accentuer et que les Olympiens étaient impliqués.
— Il est peut-être temps que j’exerce mes propres pressions, nous dit Bithras. Le Système solaire tout entier est muet comme une carpe. C’est insensé.
J’étais en train de me demander si Charles s’était déjà relié à un penseur LQ.
Une pluie dense tombait sur Richmond. Notre avion descendit en bruissant vers sa plate-forme. De grosses vagues cotonneuses enveloppèrent sa coque ovale comme une amibe engloutissant une paramécie. Des portions de coton durcirent rapidement, formant des galeries pour les passagers. Les arbeiters s’avancèrent sur des rampes à l’intérieur de la mousse. Derrière eux, des murs d’écume couvraient déjà les rangées de fauteuils, une par une, nettoyant et réparant à toute vitesse.
Bithras fit quelques sourires et commentaires cordiaux à l’adresse d’un petit groupe de journalistes des LitVids qui attendaient dans la zone de transfert. C’étaient en majorité des arbeiters. Le nombre de journalistes humains qui se déplaçaient pour nous avait baissé des deux tiers depuis notre arrivée. Nous n’étions plus assez intéressants ni importants pour eux.
Une cabine charter privée nous conduisit de la zone de transfert à Richmond. On nous fit passer, à titre de faveur, dans une rue pavée encaissée entre deux rangées de maisons datant des années 1890. Un peu plus loin, il y avait un monument à la mémoire d’un général nommé Stuart. Alice nous confirma que J.E.B. Stuart était mort pendant la guerre de Sécession.
Comme à Washington, le centre était exempt de krètes et de gratte-ciel. Nous avions l’impression d’être transportés à la fin du XIXe siècle.
L’hôtel Jefferson avait l’air vieux mais bien entretenu. Les nanos architecturales étaient en train de remplacer des pierres et du béton dans l’aile sud lorsque nous franchîmes la grande porte. La pluie avait cessé. Le soleil jetait des reflets glorieux à travers les fenêtres de notre suite tandis que nous branchions Alice sur les réseaux étendus et prenions un repas rapide servi par un humain obséquieux.
Je m’offris le luxe d’une douche à l’ancienne dans la vieille et minuscule salle de bains et vérifiai ma trousse médicale pour voir si mes immunisations étaient valables. Chaque cité avait ses variétés de données infectieuses contre lesquelles il fallait se prémunir. Je rejoignis ensuite Allen et Bithras dans le hall.
Un arbeiter envoyé par Wang et Mendoza nous guida vers une salle de réunions au sous-sol. Là, entourés de murs sans fenêtre décorés de moulures de plâtre, autour d’une antique et vénérable table en bois, nous serrâmes une fois de plus la main des sénateurs.
— Chaque fois que je viens ici, je retrouve en moi le gentleman du Sud, me dit Wang en tirant galamment mon fauteuil.
— On ne t’aurait pas accepté dans la Confédération, commenta sèchement Mendoza.
— Toi non plus, rétorqua Wang.
Bithras ne manifestait pas le moindre amusement. Pas le plus petit sourire poli.
— Il est de plus en plus difficile, de nos jours, de trouver un accent correct en Amérique, fit Mendoza.
— Va voir un peu dans la Vieille Capitale, lui dit Wang en prenant place à un bout de la table en bois noir. Ils ont des accents terribles.