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— Le langage est aussi uniformisé que la beauté, déclara Mendoza avec un air de désapprobation. C’est pourquoi nous trouvons l’accent martien si rafraîchissant.

J’étais incapable de dire si sa remarque condescendante était délibérée ou simplement maladroite. J’avais du mal à croire ces deux hommes capables de faire quoi que ce soit sans calcul. Si leurs manières pleines de suffisance étaient délibérées, à quoi devions-nous nous attendre ?

— Pardonnez-nous tous ces désagréments, déclara Wang. Il arrive rarement que le Congrès annule des réunions aussi importantes. Je n’ai personnellement le souvenir d’aucun cas de ce genre, croyez-moi.

— Les précédents ne nous impressionnent pas, rétorqua Bithras, toujours très froid.

— Vous avez compris, j’en suis sûr, que ce n’est pas en notre qualité de représentants du gouvernement US que nous vous avons invités à venir ici, fit Mendoza. Pas à proprement parler, en tout cas.

Bithras croisa les mains sur la table.

— Ce que nous avons à dire n’est ni courtois, ni diplomatique, ni particulièrement subtil, continua Mendoza en durcissant ses traits. De tels mots ne sauraient s’appliquer qu’à des réunions publiques, accessibles à tous par les médias. Il s’agit ici d’une rencontre privée.

— Cela signifie-t-il que nous n’aurons pas le droit d’en discuter la teneur avec nos concitoyens ? demanda Bithras.

— Pour cela, c’est à vous de voir, fit Mendoza en relevant le menton. Il est possible que vous décidiez de ne pas le faire. Ce que nous avons à vous dire équivaut à un avertissement.

Les yeux de Bithras s’agrandirent, donnant l’impression de sortir légèrement de leurs orbites. Son visage prit un teint olivâtre à l’endroit où ses mâchoires se crispaient.

— Je n’apprécie pas beaucoup ce genre d’attitude, dit-il. Vous prétendez parler au nom de la GAEO ?

— C’est exact, fit Wang. Mais nous ne nous adressons pas spécialement à vous, Mr. Majumdar. Vous n’êtes pas un représentant valable des intérêts de Mars, dans la mesure où…

Bithras se leva en repoussant son fauteuil.

— Restez assis, je vous prie, murmura Wang.

Ses yeux brillaient d’un éclat froid dans un visage d’un calme angélique. Bithras resta debout. Wang haussa les épaules et fit un signe de tête à Mendoza. Ce dernier sortit une petite ardoise de sa poche et me fit signe de lui donner la mienne. J’obéis. Il transféra les documents.

— Vous ferez parvenir ceci sur Mars dès que possible, dit-il. Discutez-en au Conseil de votre MA ou dans toute assemblée habilitée qui pourra se constituer. Vos représentants contacteront les bureaux de la GAEO à Seattle, Kyoto, Karachi ou Pékin. La réponse définitive devra nous parvenir au plus tard dans quatre-vingt-dix jours.

— Nous ne répondrons pas sous la pression, déclara Bithras en faisant un effort visible pour garder le contrôle de lui-même.

Mendoza et Wang ne semblèrent pas impressionnés. Je tendis mon ardoise à Bithras. Il fit défiler rapidement les premiers documents.

— Ce que je ne comprends pas, dit-il, c’est comment deux politiciens terros qui se flattent d’être plus civilisés et évolués que les autres peuvent se comporter comme des voyous de bas étage.

Mendoza pencha la tête sur le côté et haussa les coins de sa bouche en un sourire grimaçant.

— Le Système solaire devra être unifié dans les cinq ans sous une autorité unique. La plus qualifiée et la plus équilibrée pour cela est la Terre. Il est indispensable que nous parvenions à un accord avec Mars et les Ceintures. La GAEO, la GAHS et l’Eurocom sont solidaires sur ce point.

— J’ai des propositions concrètes à soumettre, protesta Bithras. Je ne demande qu’à être écouté par un interlocuteur valable.

— De nouvelles dispositions doivent être prises, répliqua Mendoza. La GAEO ne négociera qu’avec les représentants élus d’une Mars unifiée. Pour cette raison et pour plusieurs autres, vous n’êtes pas qualifié.

— Je suis mandaté pour négocier et déposer devant le Congrès des États-Unis. Je proteste contre la manière dont je suis traité ici et…

— Vous n’avez pas la confiance des forces en présence sur Mars. Cailetet et les autres MA nous ont fait savoir par des canaux non officiels qu’ils ne soutiendront pas vos propositions.

— Cailetet…, répétai-je en jetant un coup d’œil à Bithras.

Il secoua la tête. Il n’avait pas besoin que je lui fasse ce rappel.

— Nous pouvons nous entendre avec eux, dit-il. Ils ont besoin de Majumdar pour le financement de plusieurs de leurs projets martiens.

Mendoza fronça le nez avec écœurement devant cette menace voilée.

— Ce n’est pas tout, dit-il. Ce n’est même pas le problème le plus important, je suppose. Dans quelques jours, vous aurez à vous défendre dans un procès civil pour attentat à la pudeur. Le dossier sera instruit dans le District de Columbia. Je doute que vous soyez très efficace dans votre rôle de négociateur lorsque les charges contre vous seront rendues publiques.

L’expression de Bithras se figea.

— Je vous demande pardon ? fit-il d’une voix sans intonation.

— Veuillez étudier les documents que nous vous avons remis, poursuivit Mendoza. Ils contiennent des projets d’unification acceptables par la Terre ainsi que des suggestions sur la tactique à suivre pour les mettre en œuvre. Votre influence sur Mars n’est pas remise en cause… pour le moment. Il vous reste encore beaucoup de choses à faire là-bas. L’entretien est terminé, Mr. Majumdar.

Wang et Mendoza firent un signe de tête adressé à Allen et à moi pour prendre congé. Nous étions trop abasourdis pour leur répondre. Lorsque nous fûmes seuls dans la salle de réunions, Bithras se laissa tomber lentement dans son fauteuil et regarda fixement le plafond. Ce fut Allen qui parla le premier.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda-t-il en faisant face à Bithras, de l’autre côté de la table.

— Je ne sais pas, bredouilla-t-il. Un mensonge.

— Vous devez bien avoir une idée. De toute évidence, ce n’est pas inventé de toutes pièces.

— Il y a eu cet incident…, murmura Bithras, les yeux fermés, les joues saillantes formant des pattes d’oie aux commissures de son visage. Rien de sérieux. J’ai fait des avances à une femme.

Je ne voyais rien que Bithras eût pu faire à une femme et qui fût susceptible de lui attirer un procès sur la très libérale planète Terre.

— C’est l’héritière d’une riche famille memon, très haut placée. Ils représentent la GAEO au Pakistan. Je me suis senti très attiré par elle.

— Que s’est-il passé ?

— Je lui ai fait des avances. Elle m’a repoussé.

— Et c’est tout ?

— Sa famille…, fit Bithras en toussant et en secouant la tête. Elle appartient au groupe Islam Fatima. Elle est mariée. C’est peut-être une insulte spéciale. Je ne suis pas musulman. Je ne peux pas savoir.

Allen se tourna vers moi. Je me demandais s’il allait se mettre à pleurer ou à rire. Il prit une profonde inspiration, se mordit la lèvre inférieure et se détourna.

Un accès de fureur extraordinaire me monta à la nuque, au visage. Je restai plantée là, les poings crispés, les bras le long du corps.

Dans mon lit, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. À travers la porte, j’entendais les cris de Bithras et d’Allen. Ce dernier exigeait des détails. Bithras lui disait qu’ils n’avaient pas d’importance. Allen insistait qu’ils en avaient bel et bien. Bithras se mit à sangloter. Les éclats de voix se calmèrent et je n’entendis plus qu’un murmure qui dura des heures.

Au petit matin, je me réveillai et m’assis au bord de mon lit. J’avais l’impression de n’être nulle part, de n’être plus personne. Les meubles qui m’entouraient ne signifiaient rien. Ils étaient changeants comme dans un rêve. Le poids qui me maintenait collée au lit et au sol semblait, par quelque extraordinaire synesthésie, de nature politique et non physique. À travers les stores translucides de la large baie, je voyais l’aube grise former des ondulations dans le tapis des nuages qui obscurcissaient le fleuve, le bassin de marée et tout le reste au pied des krètes.