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— Je ne suis qu’une assistante, protestai-je d’une voix pathétique.

Il détourna les yeux, soudain morose.

— Dans ce cas, trouvez quelqu’un qui ait la force de devenir un pilote et de vous guider à travers la tempête.

Il rajusta les revers de son vêtement, prit son sachet-repas et se leva.

— Au revoir, Miss Majumdar.

— Au revoir, répondis-je. Merci de votre confiance.

Il haussa les épaules et s’éloigna vers l’est à travers la pelouse, en direction du Capitole.

Je demeurai assise sur le banc, la tête tournée vers le Lincoln Memorial, aussi glacée à l’intérieur que le bord du banc de pierre sous mes doigts.

Un mois plus tard, Bithras, Allen et moi nous fîmes nos valises pour retourner sur Mars. L’opération prit peu de temps. Je n’avais pas vu Bithras depuis plusieurs jours. Il passait le plus clair de son temps enfermé en conversation longue-distance avec Mars. Mais je pense aussi qu’il fuyait délibérément notre contact.

Allen avait cessé de le traiter avec le respect dû à un homme d’État âgé. Il avait du mal à lui manifester quelque égard que ce soit. Bithras ne tenait pas à se retrouver face à moi dans la même situation pour affronter ma désapprobation présumée.

Mais je ne le détestais pas. J’avais juste assez de sentiments à son égard pour le prendre en pitié. Tout ce que je voulais, c’était rentrer chez moi. Deux jours avant notre départ, il entra dans le salon où je travaillais sur mon ardoise et se pencha vers moi pour me dire :

— Le procès n’aura pas lieu. Les avocats se sont mis d’accord. Différences culturelles. La tempête est calmée. Sur ce front, tout au moins.

Je levai les yeux vers lui.

— Parfait, murmurai-je.

— J’ai intenté une action en justice pour l’affaire d’Alice, reprit-il. Le MA de Majumdar contre Mind Design, Inc., de Sorrento Valley, en Californie.

Je hochai la tête. Il déglutit, les yeux tournés vers la fenêtre, et poursuivit comme si chaque mot lui coûtait un effort :

— J’ai consulté Alice I, Alice II et nos avocats sur Mars. J’engage un avocat ici. Nous demandons un procès avec un jury comprenant deux penseurs au minimum.

— C’est habile, déclarai-je.

Il s’assit face à moi dans un fauteuil et croisa les mains sur ses genoux.

— Tout cela a été fait dans le secret, mais j’ai l’intention de tout révéler aux journalistes avant notre départ. Mind Design devra aller en justice au lieu de proposer un arrangement secret. Cela va faire scandale. Ils vont tout nier.

— C’est probable, reconnus-je.

— Ce sera très mauvais pour l’image de la GAEO, également. Nos avocats laisseront entendre que nous soupçonnons la Terre de faire partie d’un complot où Mind Design sert d’instrument pour saboter notre économie. J’ai commis des erreurs, soupira-t-il, mais je me console un peu en me disant que je ne suis pas le seul. Alice II restera ici.

— Bonne idée.

— Il faudrait que quelqu’un reste avec elle. Allen s’est porté volontaire, mais j’avais l’intention de vous offrir cette chance.

— Il faut que je quitte la Terre, répliquai-je sans hésiter.

— C’est vrai que nous en avons soupé, de la Terre, tous les deux, me dit-il en baissant les yeux. Vous me considérez comme un imbécile.

Mes lèvres tressaillirent et mes yeux se remplirent de larmes de colère et de trahison.

— Oui, répondis-je sans le regarder.

— Je ne suis pas ce que Mars a de mieux à offrir.

— N… non, je l’espère de tout mon cœur.

— Mais je vous ai fourni de bonnes occasions.

— C’est vrai, reconnus-je, évitant toujours son regard.

— Des occasions de disgrâce, aussi, peut-être. Le Conseil va faire une enquête. On va vous poser des questions embarrassantes.

— Ce n’est pas cela qui me rend furieuse.

— Quoi, alors ?

— Avec les responsabilités qui sont les vôtres… Vous auriez dû prévoir. Vos problèmes… Le mal qu’ils pouvaient causer.

— Quoi ? Me faire thérapier, c’est ça ? (Il eut un rire amer.) C’est une idée de Terro ! Et il faut que ce soit une Martienne qui m’en parle !

— C’est devenu courant, même sur Mars.

— Pas pour quelqu’un qui a mon héritage. Nous recevons certaines cartes à la naissance, et nous ne devons pas en jouer d’autres.

— Dans ce cas, nous sommes condamnés à perdre.

— Peut-être, mais honorablement.

Je fis mes adieux à Alice dans notre suite une heure avant le départ pour le port spatial. Durant un certain temps, Alice s’était repliée sur elle-même, refusant de répondre à nos questions sur sa contamination. Elle n’acceptait même pas de parler à l’avocat recruté pour le procès ni à son penseur. Mais elle avait fini par changer d’avis, acceptant son nouveau statut de membre respecté de la famille qui ne pouvait plus être employé sur les mêmes bases que précédemment.

— J’ai rejoué des parties de la sim que tu as faite en commun avec Orianna, me dit-elle en avançant sur son chariot dans ma chambre.

Ma valise et mon ardoise étaient posées sur le lit, bien alignées dans un coin. Je sais avoir de l’ordre, quand je veux.

— Tu as tout gardé ? demandai-je.

— Oui. J’ai étudié des fragments de personnalités imaginaires faisant des portions de la sim. C’est très intéressant.

— Orianna m’avait dit que tu trouverais cela utile. Mais tu devrais tout effacer avant que les penseurs de Mind Design ne te passent en revue.

— Je ne peux rien effacer. La seule chose que je peux faire, c’est compacter et stocker à l’état passif.

— C’est vrai. J’oubliais.

Soudain, Alice se mit à rire d’une manière que j’entendais pour la première fois.

— Eh oui ! C’est ma manière d’oublier provisoirement.

— Tu vas me manquer, murmurai-je. Le retour va me paraître plus long sans toi.

— Tu as Bithras pour te tenir compagnie. Et tu feras la connaissance d’autres passagers.

— Je doute que Bithras et moi nous ayons de longues discussions, déclarai-je en secouant la tête.

— Il ne faut pas le juger trop sévèrement.

— Il a fait beaucoup de mal.

— N’est-il pas vraisemblable que ce mal ait été prémédité pour lui ?

Je ne saisissais pas ce qu’elle voulait dire.

— Les gens et les organisations de la Terre ont parfois des manières subtiles d’agir.

— Tu penses qu’il a été victime d’un coup monté ?

— Je pense que la Terre ne sera heureuse que quand elle aura ce qu’elle veut. Nous sommes des obstacles sur son chemin.

Je la contemplai avec un respect nouveau.

— Tu es un peu amère, toi aussi, n’est-ce pas ?

Et tu n’es plus aussi naïve.

— Appelle ça comme ça, si tu veux. J’aimerais bien rejoindre mon original. Je pense que nous arriverions à nous consoler mutuellement, et à trouver des raisons de sourire devant les actions des humains.

Elle afficha une image pour la première fois depuis plusieurs semaines, et la jeune Alice Liddell aux cheveux longs me sourit.

Nous rentrâmes sur Mars. Les nouvelles du procès pour le compte d’Alice nous suivirent. Il créa effectivement des vagues qui reléguèrent les indiscrétions de Bithras à l’arrière-plan. Le scandale mit la GAEO dans un embarras considérable et contribua peut-être au refroidissement général de l’affrontement naissant entre la Terre et Mars.

Le procès, cependant, s’enlisa très vite dans des procédures de faux-fuyants dilatoires. Lorsque nous arrivâmes chez nous – au seul endroit que j’appellerais jamais chez moi –, dix mois plus tard, aucune décision n’avait encore été prise. Rien n’avait évolué en bien.